ça révèle d’autres liens

Nous retrouvons nos amis de L’aiR Nu pour une déambulation littéraire au cimetière de Montmartre en mémoire de Maryse Hache. Ciel limpide. J’apprends que Louise Weber, dite La Goulue, avait tenu un journal, conservé aujourd’hui aux archives du Moulin Rouge. Je ne trouve pas le lieu de ces archives, j’imagine que c’est au Moulin mais le site internet n’en parle pas, affaire à suivre, car je suis curieuse de ce journal. J’apprends que Frédéric Lemaître était la superstar de son temps, créant le Ruy Blas de Victor Hugo. À la lecture d’une lettre de Berlioz à sa soeur, j’ai pensé à celles que mon père envoyait à ma tante Clo (pont fragile). La joie d’écouter les mots de Maryse Hache lus par Anne, Joachim, Piero. Puis avec Philippe nous tentons de nous perdre dans le neuvième arrondissement. J’oublie de prendre des photographies, trop d’immeubles, trop de lumière, personne.

Sur la vitrine du lavomatic je découvre une affiche de la série Plaine orientale. J’étais en Corse au moment du tournage, une partie de l’équipe séjournait dans la maison voisine de la nôtre à Erbalunga. Au-delà de l’anecdote, j’ai une véritable obssession pour tout ce qui se tourne là bas. Je traque tout ce qui se tourne en Corse, les films, les séries, les téléfilms les plus médiocres. Je les regarde, juste pour apercevoir un coin de rue, un détail familier, un visage que je pourrais reconnaître. Je suis jalouse quand j’apprends qu’une personne de ma connaissance y séjourne, respire cet air là. Ce n’est pas seulement l’envie d’y être, ça me rappelle à quel point ce lieu compte pour moi, et le sentiment d’y avoir laissé quelque chose.

Je reçois un mail de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains, l’adjoint administratif est en train de traiter ma demande de documents concernant Antoine POLETTI , il a besoin de mon adresse postale pour établir un devis. Je ne sais pas ce que contient ce dossier, je n’en ai aucune idée, mais ça me rend fébrile. Peut-être une photographie prise lors de son arrestation, l’idée me hante depuis la discussion que j’ai eu il y a quelque mois avec l’agent du recensement.

Jeudi nous allons écouter Olivia Rosenthal à La bibliothèque François Villon. La lecture de son dernier ouvrage, Une femme sur un fil donne immédiatement envie de plonger dans le texte.
40. Quand on écrit, on travaille à la fois sur des alternatives non résolues, des fourches, des croisements, et sur le fait qu’on va prendre tous les chemins l’un après l’autre. Ou et et se complètent.
41. Difficile d’écrire si on n’accepte pas de suivre plusieurs hypothèses, d’essayer plusieurs voies, de revenir en arrière, de se tromper, de rompre une bonne fois pour toutes avec l’idée que la chronologie est une affaire linéaire.
42. Rien de plus stérile qu’une droite.
43. Écrire, c’est accepter de passer son temps à se relire.
44. Je peux décider aujourd’hui et maintenant que j’écrirai sans revenir en arrière mais mon esprit rétif fera peut-être une partie du travail à ma place, il essayera de se souvenir.

Puis une discussion autour de son travail, du roman qu’elle ne parvient pas à écrire, de l’emploi des pronoms, du je, de toutes ces voix qui font ensemble. Tout est limpide, on aurait envie d’écrire immédiatement.

Nina est là pour quelques jours. Je la regarde travailler sur une édition conçue à partir de notre journal vidéo. Elle extrait des photogrammes de nos films et les agence de manière à présenter, sur chaque double page, un plan de chacun d’entre nous. Ça révèle d’autres liens. Elle manipule les feuillets, s’étonne de nouvelles proximités, On pourrait faire un dictionnaire de nos obsessions visuelles. Lorsque le soir nous nous retrouvons tous les quatre nous jetons quelques mots en l’air, reflets, komorebi, mer, trains, cimetières, fleurs… j’imagine déjà le livre.

à l’écart du monde

Traversée du dix-huitième à grands pas avec M, je n’ose pas ralentir la marche pour prendre des photos. En nous approchant de Stalingrad nous scrutons en vain les façades des immeubles pour tenter de retrouver celui de l’annonce HLM pour lequel elle postule.

Je remarque que la grille d’aération de la boulangerie derrière laquelle s’abritaient quelques chatons a été remplacée par une plaque de métal scellée par des rivets, un bon signe pour l’avenir de la boulangerie mais je m’inquiète pour la famille chat. Découvrir la séquence de Nina dans le drive partagé en famille, des plans de l’atelier à Arson, la voir au travail me touche.

Un sac de coton mou accroché au guidon d’un Vélib. Des partitions, une viennoiserie écrasée dans un sachet couleur kraft, j’hésite, décide d’attendre comme je le fais chaque fois, me fixe une limite de temps, celle que je repousse toujours jusqu’à l’arrivée de l’étourdi.e. Une gamine approche, C’est toi qui a oublié le sac ? C’est ma sœur. Elle me remercie d’avoir attendu.

On se retrouve au cimetière de Montmartre pour un hommage à Maryse Hache, en marchant on essaie de se remémorer quel déjeuner, avec qui, quel été dans le jardin d’Orsay. On a lu des textes. On s’est sentis à l’écart du monde dans le silence du cimetière, puis chez l’irlandais du coin, désert à cette heure-là. La déception du chocolat au lait dans la tasse en verre.

La séquence de Porto Vecchio téléchargée la semaine dernière reste introuvable, ou plutôt le film est une coquille vide. Ça me fait paniquer, j’écris à mon cousin, il me rassure, Un bug lié au format VOB, m’envoie le MP4, je regarde en boucle la séquence où mon père fait l’idiot en singeant un bébé dans mon parc, regrette de ne pas trouver de plans de nous ensemble, il est le plus vivant de tous mes morts.

Nuit, puis journée blanche, je pense à une intoxication, spasmes, vomissements, épuisement, mon corps décide, j’annule un par un tous les rendez-vous de la journée, somnole en écoutant des podcasts, renonce à lire.

Par la fenêtre, l’or des feuilles du bouleau, ne même pas penser à les photographier quand le soleil les traverse, compter sur les doigts vingt-quatre automnes passés dans notre appartement. Retrouver dans la soirée un regain d’énergie, être malade ne vaut que pour ce sursaut.