l’illusion d’une douceur

Je voulais photographier une étape de mon projet miniature et je découvre que la carte SD du Canon est sans doute restée dans le ventre de l’iMac, à l’atelier rue de Charonne. Le jour baisse, il fait froid, je suis fatiguée. Je n’ai aucune envie de parcourir presque quatre kilomètres pour aller la récupérer. Pendant quelques minutes, le journal est remis en question.

Puis me suis souvenue que je n’avais pas photographié la neige. Pas une seule fois alors qu’elle est tombée généreusement, à deux reprises. Et j’ai entendu la joie des filles qui étaient encore là lundi. Mais je suis passée à côté, entre les flocons, accaparée par la reprise, je n’étais pas dans le bon mouvement. Je vois partout des images de la neige, sa magie, l’émerveillement partagé, je regrette ma paresse, de ne pas avoir pris l’appareil. Mercredi, une deuxième chance m’est offerte, et pourtant je n’y arrive pas non plus. La neige tombe trop vivement, et quand je m’octroie une pause, c’est déjà trop tard, la neige a disparu. Mais je me souviens nettement de la métamorphose, la ville glisse dans la torpeur, les bruits sont amortis, tout donne l’illusion d’une douceur. Il y a aussi  des camps de fortune sur les trottoirs. Et le bébé hurlant dans la poussette. Sa mère n’arrive pas à lui maintenir les mains sous la couverture. Il n’a pas de gants. Ses doigts tremblent dans l’air glacé. Il crie encore, parce que le froid brûle ses petites mains.

Il a un bon boulot aux archives, j’attrape la phrase au vol. Je me dis que cela aurait peut-être pu me convenir, un bon boulot aux archives. La méthode, sans doute, m’aurait embarrassée. Mais le souci de la conservation. Le fait d’être dépositaire de quelque chose. Je repense à ma prof d’arts plastiques. Elle me regardait superposer des couches de gouache transparente pour approcher une idée de la peau. Elle disait que je devrais faire de la restauration, envisager l’école du Louvre.

Je me réveille avec l’impression que les filles sont encore là. Leur présence persiste quelques secondes, puis la maison reprend son volume habituel. Je suis à ma place de mère, ce que je serai toujours. Et en même temps, je me suis habituée à cette liberté retrouvée, à cette autre organisation du temps. Je ne serais pas prête à revenir en arrière.

Renée Nicole Good. J’ai beau fermer les yeux, je revois son nom apparaître sur le mur Facebook d’un ami. Je cherche et je découvre son visage. C’est presque toujours le même portrait qui circule. Une image recadrée. Le visage souriant, les boucles blondes, les épaules dénudées, les paupières inférieures légèrement gonflées. Elle paraît ancrée, confiante. En poursuivant, je découvre la photographie originale. Elle est debout sur une plage, porte une longue robe pourpre, largement décolletée. Elle est enceinte, ses mains encadrent le ventre. Ce geste. L’ondulation claire des cheveux. L’arrière-plan flou de la mer. J’ai pensé à la Vénus de Botticelli, une icône.

Nous regardons The Brutalist, je ne crois pas avoir aimé, même si j’ai admiré certains plans et le jeu des acteurs. Dans la boutique de mobilier du cousin, déjà bien installé en Pennsylvanie, apparaissent des chaises identiques à celles que possédait ma mère. J’ignore à quel moment elles sont entrées dans le patrimoine familial. Ont-elles voyagé du Canada vers l’Algérie, puis de l’Algérie vers la France ? Je les ai toujours connues, la teinte chaude du bois que ma mère vaporisait une fois par semaine d’un produit odorant dont le nom m’a longtemps suggéré qu’elles étaient en cèdre. Nous avions dissimulé leur existence au notaire, au moment où nous avons dû renoncer à l’héritage. Il avait posé la question, mais il n’y a rien, pas même des meubles ? Sans même nous consulter du regard nous avions nié l’existence des meubles. Que valaient elles au juste ces quelques chaises en bois d’Amérique ?  Il y avait aussi une table, un secrétaire, un vaisselier du même style. Les chaises, il me semble que c’est finalement ma sœur qui les a récupérées. Les meubles ont continué à circuler ainsi, hors procédure, certains objets ne se transmettent qu’à condition de rester partiellement cachés.

Le dernier rêve de la nuit. Nous sommes hébergées chez des amis de ma mère, je partage la chambre de mes filles qui sont devenues mes sœurs. Je suis perdue, je demande à Alice ou je peux prendre une douche, si je peux lui emprunter des vêtements. Je m’inquiète de savoir comment rejoindre le lycée car nous sommes loin, à une heure de route de Marseille. Puis la chambre reprend sa place.

merci à Pierre Ménard pour le prêt des photographies de neige.