phonétique affective

Oran, 1971

La semaine avait des allures de combat avec le temps, mais cela vaut-il la peine de l’écrire ? La fatigue devant les murs dressés après le piratage du compte Mailjet. Le désarroi, l’acharnement à espérer un échange humain. Beaucoup trop d’heures passées à attendre une réponse qui ne vient pas, à fermer l’ordinateur pour le rouvrir la minute suivante. Je me demande s’il existe un terme pour dire l’écoeurement numérique. Mais je n’ai pas envie de me plaindre et il y a heureusement eu quelques éclaircies.

Les cyanotypes ont raté, j’apprends au passage qu’il faut vraiment adapter le temps de rinçage à l’épaisseur du papier. J’en ai aussi massacré quelques uns en voulant les peindre. Je vais d’une pièce à l’autre de l’appartement, incapable de me fixer sur une tâche. Dispersée. Il y a le dossier pour postuler aux journées de l’estampe, la matière s’accumule, mais je n’arrive pas à assembler les fragments. Il y a la miniature, bien engagée malgré le ratage des cyanotypes. Et il y a Corbera. J’attends encore qu’une évidence se présente, pourtant je sais bien que ce n’est pas ainsi que le travail se fait. Reste la nécessité d’avancer, avec le temps que cela demande.

Le 7 février, c’est la sainte Eugénie. Eugénie est le véritable prénom de ma mère, qui n’aimait pas trop qu’on lui souhaite sa fête puisque mon père avait eu l’indélicatesse de se tuer accidentellement ce jour là. Je me souviens l’avoir découvert alors qu’une amie lui téléphonait pour lui souhaiter, et j’entends encore la voix grave de ma mère lui expliquant que cette date était reliée au drame. Nous ne nous souhaitions jamais aucune fête à la maison, sans doute était-ce lié à cette triste coincidence.

Nous sommes le 7 février et je pense à ma mère. Déjà dans la semaine, je repensais à la chambre de Corbera, au matin de l’arrestation d’Antoine. Pas celle où dormaient Jean et Antoine, mais celle où dormaient les trois petites, ma mère et ses deux sœurs. Ma mère et ses deux sœurs enfants dans le même lit à Corbera, là, dans cette chambre, plaquées clouées sous le drap et la couverture de laine feutrée. Réveillées par les coups frappés à la porte. Les voix inconnues, les pas lourds dans l’appartement et le monde qui bascule, mes trésors il ne faut pas bouger … Et cette question muette, comment on allait respirer après ça ?
Longtemps, j’ai pensé que cette histoire leur appartenait, retenue dans leur enfance, dans la peur immobile qu’on ne traverse qu’en se serrant les unes contre les autres, les mains moites, suçotant le cordon rance d’une chemise de nuit. Puis j’ai compris autre chose. Moi aussi j’ai été une petite fille dans un lit à Corbera et c’est peut-être de là que vient mon attachement à ce lieu. De ce lien silencieux entre ma mère et moi, du fait que nous y avons dormi toutes les deux. Elle, enfant, quelques années avant de devenir orpheline. Moi, toute petite, revenue trop tôt d’Algérie après l’accident de mon père. On avait décidé de me laisser là, pour des raisons pratiques, chez ma tante et ma grand-mère, avec mon oncle et mon cousin, une famille tendre, attentive, sans doute ébranlée, mais plus solide alors que ma mère, qui s’était réfugiée chez son autre soeur avec mes ainés. Je dormais dans cette chambre où elle avait dormi trente ans auparavant, sous la même lumière, avec les mêmes murs qui avait retenus les souffles et les peurs des trois petites. Le lit n’était plus le même, les draps avaient changé, mais le lieu gardait en lui le souvenir des corps, leurs silences, leurs attentes. Je ne peux m’empêcher de désigner Corbera berceau, le nom même l’évoque, Corbera, corbeille, berceau, phonétique affective. Des murs et des lits étroits, des chambres où les enfants peinent à s’endormir. Ma mère a dormi ici avant de perdre son père, j’y ai dormi après avoir perdu le mien. Entre ces deux sommeils, l’appartement a continué de vivre, à absorber les voix, les gestes quotidiens, les fêtes familiales, la fumée des cigarettes. On croit revenir sur le lieu de son enfance, en réalité, c’est lui qui nous rattrape.

Je n’ai presque aucune image de ma mère enfant. Une photo de mariage où elles est minuscule sur les genoux de sa grand-mère. Et puis celle de la communion, l’ovale parfait du visage, les boucles brunes, le nez délicat, la moue, la douceur feinte. J’énumère pour retarder le moment où il faudra que j’invente. Je sais qu’il existe une autre photo d’elle, un peu plus jeune avec de longues nattes brunes, Je ne l’ai pas encore retrouvée. Et son visage, celui de la petite fille de quatre ans dans le lit de Corbera, celui qui respire sous une couverture de laine feutrée, il me faut l’imaginer.

sœurs

Je crois qu’elle a des pouvoirs. Annie me coiffe devant le miroir et j’ai l’impression de devenir quelqu’un d’autre. Ses mains pâles virevoltent autour de mon visage, attrapent une mèche de boucles brunes, la séparent en trois, tressent en silence. Elle pince mes joues pour faire monter le rose, ça m’agace, mais je me laisse faire, parce qu’elle sait. Ne bouge pas, elle veut que je sois jolie, elle le dit sans le dire, cherchant mon regard dans la glace. On joue souvent à la maîtresse, je fais semblant de ne pas aimer ça, mais j’aime qu’elle me regarde écrire, qu’elle souligne mes lettres de traits légers, qu’elle s’occupe de moi. Elle m’apprend à lire. Elle dessine des ronds parfaits dans les cahiers. Elle fait des listes. Des opérations. Elle aimerait jouer du piano. Le soir elle veille pour lire. Quand elle lit, elle soulève un peu les sourcils. Elle a une manière bien à elle de marcher dans la rue, le menton levé, les épaules redressées comme si elle voulait protéger le monde. Elle porte les robes usées d’Angèle, mais c’est elle qui paraît la plus digne. Elle incline la tête très légèrement, juste ce qu’il faut pour qu’on oublie la honte. Sa façon de transformer le peu en grâce. Dans le bus, elle me raconte des histoires qu’elle invente. Elle en invente sur les passagers. Elle en invente en regardant par la vitre. Elle invente des destinations. Elle m’appelle Petretta, avec cette tendresse tranquille qui n’a jamais tremblé, même le jour de l’accident. Elle n’a jamais su faire semblant de ne pas m’aimer, même quand je la mets en colère. Elle a toujours une réponse. Elle m’impressionne. Elle comprend ce qui se passe dans la tête des adultes, ce qui se trame derrière les portes fermées. Je crois qu’elle entend tout. Elle sait avant moi quand je suis triste. Elle me devine, sans poser de questions. Elle me console. Elle est la première femme de la famille à être entrée au lycée. Ma mère était gonflée d’orgueil. Mais moi je savais ce que ça lui coûtait, son cartable c’était comme une armure. Si tu travailles bien, tu pourras faire des études comme moi. Mais je ne suis pas sûre d’en avoir envie. Je veux juste courir, danser, sentir la chaleur des pêches dans mes mains, devenir grande. Opposer mon insouciance à ses exigences. Tant qu’elle sera là, rien ne pourra vraiment m’arriver. Elle est là. Je crois qu’elle l’a toujours été. Je crois que je suis née dans ses bras.

Pierrette ne marche pas, elle vole. Elle entre dans la pièce comme un courant d’air, elle fait claquer les portes, vous arrache un sourire même quand vous n’en avez pas envie. Elle est partout, elle est le cœur battant de la maison. Depuis la naissance elle a ce regard direct, presque trop présent pour un si petit être. Je suis discrète, pâle, raisonnable. Elle, c’est l’été. Elle souffle. Elle rit fort. Elle ne sait pas rester en place. Elle veut qu’on l’écoute, puis non. Elle change d’avis toutes les trois minutes. Elle déteste qu’on lui dise quoi faire. Elle n’aime pas les règles. Elle les contourne, les plie, les repousse, s’impatiente. Elle dit que je réfléchis trop. Elle m’appelle quand elle a faim, quand elle a mal. Parfois elle s’absente, elle regarde ailleurs, fronce les sourcils, puis revient, comme si de rien n’était. Il suffit d’un mot tendre, d’un geste, pour qu’elle me revienne, douce, chaude, pleine de pardon. Elle ne garde rien pour elle, sauf peut-être ses peurs. Elle invente des jeux. Elle parle aux objets. Elle invente des oiseaux en cage. Ma poupée indocile à coiffer, à habiller, à éduquer. Je ne sais jamais dans quel sens elle va tourner. Ma petite pierre, Petretta. Solide, brillante, râleuse. Sa manière d’aimer, entière, vivante, désordonnée, tenace. Quand elle m’embrasse, c’est toujours un peu trop fort, avec une petite odeur de lait chaud. Pierrette n’aime pas qu’on la gronde. Elle se défend avec ses yeux noirs, brillants. Je lui fais l’école, je voudrais qu’elle sache tout ce que j’apprends. Mais elle se méfie des lignes droites. Elle préfère la danse aux devoirs. Elle sait pour notre père. Elle sait pour les absences. Elle pose mille questions. Elle veut tout savoir, tout voir. Elle fait semblant de se moquer de tout. Mais je vois bien, elle sent tout, devine tout, surtout ce qui n’est pas dit. Il y a chez elle un mélange d’insouciance et d’inquiétude qui me bouleverse. Quand elle a été renversée, j’ai senti le monde basculer. Sa main dans la mienne, si petite, si chaude. Je me suis jurée de ne jamais la lâcher. Elle est revenue d’entre les morts, avec ses cicatrices, visibles et invisibles. Elle a recommencé à rire trop fort, à dire non, à se jeter dans la vie comme dans l’eau froide. Je l’envie un peu, elle n’a peur de rien. Je fais semblant d’être lasse, mais j’aime sa curiosité, lui répondre comme si je savais, fière qu’elle m’écoute. Je la regarde dormir, parfois. Elle s’agite même en rêve. Elle parle, roule dans ses draps, comme si le monde entier venait la chercher, même dans la nuit. Je veux la protéger, la border mieux. Je crois que je suis née pour veiller sur elle.