On dirait que des trucs s’ajoutent

« C’est étrange comme les rêves bougent quand on les raconte. On dirait que des trucs s’ajoutent. »
La trilogie d’Oslo, Désir

Il faut voir les documentaires de Franssou Prenant, pour la beauté des images filmées en super 8, pour Alger et le Liban, la lumière de la Méditerrannée, pour les plongeurs et le téléphérique, le linge qui sèche dans le vent, les rideaux qui dévoilent, le regard sur la ville, pour les pierres et la rouille. Pour avoir envie de filmer à son tour.

C’est vraiment l’automne, les araignées rentrent dans la maison. Et celle, plus impressionnante que les autres, qui s’est installée au milieu de mes papiers.

Il y a à l’entrée du couloir de notre immeuble une petite poubelle murale. Depuis près de trois semaines, une clé abandonnée est posée dessus. Elle porte des traces de rouille. Son propriétaire n’en a plus l’usage, ou bien il a quitté l’immeuble. Puis un collier de chat a rejoint la clé, une plaque de métal argenté gravée du nom Minou et d’un numéro de téléphone, fixée sur un gros grain synthétique noir. Le collier a finalement disparu. Je me demande ce qu’est devenu le chat.

Alice me raconte le rêve de Maxime. C’est une réunion de famille, nous sommes en train de parler d’Eugénie*. On frappe à l’entrée. Je ne sais plus qui va ouvrir, mais c’est elle qui entre, dans un halo de lumière. On sait bien qu’elle est morte. Ce qui me trouble, c’est que Maxime a raconté ce rêve à Alice au moment même où je montrais à Anne la photographie du fantôme de ma mère, prise sur la plage de La Ciotat l’année dernière, après que Nina m’avait signalé sa présence.

*Maxime quand il évoque ma mère l’appelle Eugénie, c’est son veritable prénom, quand pour mes lecteurs et ma famille maternelle elle était Pierrot, Pierrette, Petretta

Je croise ma voisine en quittant la maison. Elle est secrétaire générale du Comité d’histoire de Paris. Elle doit m’envoyer l’exposé des motifs que son servive a légèrement corrigé avant son passage au Conseil de Paris pour que j’apporte quelques précisions. Peut-être aurai-je des éléments sur les réseaux de Résistance de l’Assistance publique ? Elle me dit que j’ai mal renseigné la date de naissance d’Antoine, sans doute une faute de frappe. Cela les a obligés à faire des recherches. J’apprends qu’avant sa naissance, mes arrière-grands-parents avaient déjà eu un enfant, né deux ans avant lui, au mois de mai, mort en octobre. Il portait le même prénom. Antoine avait donc eu un frère, disparu avant lui, dont il avait reçu le prénom, comme ma mère recevra celui de la cadette de Pauline morte peu de temps avant sa naissance. Je suis troublée par cette révélation, ce fantôme dans la vie d’Antoine, entêtée par l’image des deux photographies de mariage où Antoine apparaît, mais où j’ai du mal à le reconnaître. Cela m’avait tellement interrogée que j’avais fini par faire un montage sur Photoshop, superposant les deux visages en transparence pour voir si les traits correspondaient. Je cherchais à faire apparaître son visage à travers l’autre, à vérifier qu’il s’agissait bien du même homme. 
Je crois que j’avais conservé un doute, et que c’est la photo reçue du SHD il y a un an qui a fini par dessiner son vrai visage. Puis elle évoque la rue de la Forge-Royale que je n’ai pas mentionnée dans mon exposé, elle me précise qu’ Antoine y aurait vécu avec une femme, veuve, employée à l’Assistance publique. Dans l’après midi, je reçois l’exposé des motifs modifié. Mes imprécisions les ont poussé eux aussi à réecrire l’histoire, exit ma mère et ses soeurs, ça m’amuse, je réponds pour préciser encore. Dans l’exposé la veuve de l’Assistance Publique a désormais un nom, Marie Naset. Je ne sais pas depuis combien de temps ils vivaient ensemble, ni ce qui les avait réunis, ni même ce que signifie exactement ce vivait avec, peut-ête une relation amoureuse, ou une une nécessité matérielle, je ne peux pas le savoir. Mais Marie Naset fait surgir une relation possible, quelque chose de l’ordre de l’intime que les archives ne nomment pas. Je ne peux jurer qu’ils étaient en couple, mais le fait qu’ils aient vécu ensemble avant qu’Antoine rejoigne sa sœur à Corbera ouvre une nouvelle piste romanesque.