
A l’heure d’écrire le journal je regrette, une fois encore, de n’avoir pas pris de notes. Depuis notre retour, Paris reprend toute la place, avec le sentiment d’urgence, les manifestations et l’espoir qu’elles suscitent, la claque des démocrates infligée à Trump, un événement à préparer qui m’effraie un peu. Le voyage s’efface alors même que j’essaie d’en retenir quelques sensations, il y a heureusement les photographies.
Je n’ai aucune représentation de la ville, la destination s’est offerte peu de temps avant le départ, le client que je venais voir annulant un événement et libérant deux jours avant notre rencontre à Osaka. Tu as repéré cette ville au sud de l’île, avec la promesse d’une plage au bord de l’océan. Je ne savais rien d’autre et je mettrais comme souvent mes pas dans les tiens. Le cœur de ville est assez petit, limpide dans sa construction, et je me repère assez vite, même si nous arrivons de nuit. Il fait encore très doux, une ambiance joyeuse flotte dans la ville, comme je ne l’ai jamais observée auparavant au Japon. Le soir nous mangeons les meilleurs gyozas que j’ai pu goûter, et des feuilles de chou cru trempées dans une sauce au miso. Regret de rentrer à l’hôtel alors que la douceur invitait à la marche.



Le lendemain, le temps est radieux, il fait presque trop chaud pour déambuler entre les étals du long marché de rue, arpenter les abords du château que je n’ai pas envie de visiter. Au Hirome Market, les amateurs de bonite se régalent autour des grandes tables. Je suis un peu écœurée par cette profusion de poisson.


Un bus nous emmène vers la plage promise de Katsurahama, à une dizaine de kilomètres du centre de Kōchi. Nous ne sommes pas seuls, c’est dimanche. La plage est magnifique et je m’attendris d’entendre autant d’enfants. La silhouette des pins en contre-jour est parfaite. Personne ne se baigne, le site est trop dangereux, personne ne braverait l’interdit. J’apprendrais qu’on ne se baigne au Japon que durant une période précise, avant l’arrivée des méduses à la fin de l’été, sous surveillance, et qu’on se préserve du soleil, on est ici très loin de nos pratiques balnéaires. Je peux au moins plonger mes pieds dans l’océan, un instant je crois que c’est la première fois, avant de me souvenir de Stinson Beach, c’était là-bas aussi le pacifique.



Il y a sur le parcours que le bus emprunte de la plage au centre de Kōchi un jardin botanique. Je les visite toujours lorsque je me déplace, une habitude que je partage avec Anne Savelli. Celui-ci porte le nom de Tomitarō Makino, botaniste né dans la région. Tout le monde au Japon connaît l’histoire de Makino qui a été diffusée le matin sur NHK sous forme de drama. Il a consacré sa vie à l’étude des plantes et parcouru le Japon pour les observer, les recueillir et les dessiner. Le jardin a été créé en sa mémoire, l’année qui a suivi sa mort. Il y a là une serre immense, des nénuphars aux couleurs irréelles, des allées qui serpentent et s’enfoncent dans la végétation, on ne sent pas les limites du parc. Un massif d’anémones roses devant lesquelles se photographient les amies entre elles, nos politesses de photographes pour s’approcher des fleurs à notre tour. Un couple d’amoureux qui passe sous la voûte formée par les arbres, leurs silhouettes dans cette trouée de verdure, la lumière, leur façon de traverser le jardin. Je ne sais pas apprécier le jardin autant qu’il le mérite, il aurait fallu davantage s’arrêter, revenir sur nos pas, mais il y a l’intensité de tout ce que nous avons découvert en si peu de temps depuis l’arrivée, la menace de la lumière qui ici baisse très vite et nous pousse déjà vers le temple Chikurin-ji.



Le soir nous bravons notre timidité et finissons par trouver une table pour dîner au Hirome market. On mange une sucrerie sur un banc, on prendra cette fois le temps de marcher dans la ville dans la nuit, à la recherche d’un café, nous nous faisons piéger et nous nous retrouvons devant deux énormes gâteaux à la fois délicieux et superflus. La légèreté et la joie de cette soirée.



Le lendemain, avant le départ pour Osaka, nous longeons lentement la rivière Kagami, et c’est comme soudain s’extraire de la ville, tout est calme.


