
L’enfant est couché sur les pieds de sa mère qui porte des baskets blanches. La mère est immobile, elle tient dans une main une boîte à gâteaux, dans l’autre son téléphone. Elle vient d’apprendre qu’un proche a attrapé la varicelle. Pragmatique, elle lance à l’enfant, toujours allongé sur ses chaussures, tu ne voudrais pas attraper la varicelle avant la rentrée scolaire ?
Après l’atelier de gravure, nous allons déjeuner dans une cantine de quartier. L’espace est presque plein. La cheffe, un peu à cran, masque sa fatigue derrière un sourire fragile. Nous trouvons quelques places autour de la grande table centrale. Nous essayons d’articuler une conversation dont j’ai tout oublié. Au moment de partir, mon sac a disparu. Je fais le tour des chaises, me souviens l’avoir posé juste à côté de moi. Sans doute A l’a-t-elle repoussé en s’installant, comment n’ai je pas eu le réflexe de le reprendre ? Je suis sidérée. J’essaie de faire l’inventaire de ce qu’il contenait. Valérie me demande s’il y avait mes clés. Oui, mes clés. Et ma pièce d’identité. Donc mon adresse. Philippe travaille tout près, heureusement j’ai mon téléphone, il vient m’ouvrir, je m’enferme en attendant le serrurier. L’après-midi, qui devait être consacré au travail et au dossier pour Saint-Sulpice, se dissout dans les appels, l’opposition bancaire, la plainte en ligne. J’oublie de déclarer le vol des clés. Il faudra attendre que la plainte soit enregistrée pour la modifier. En voulant finir la lecture de Bruits, je cherche mes lunettes et réalise, avec un soulagement joyeux, qu’elles n’étaient pas dans le sac volé mais dans celui qui contient le matériel de gravure et les tirages, eux irremplaçables.


Comme j’ai oublié de déclarer le vol des clés, je dois aller au commissariat compléter ma plainte. Le lieutenant me reproche mon manque de vigilance, les victimes sont toujours un peu coupables. Il est lent, la situation m’ennuie, j’écoute le plaignant assis dans la même pièce que moi… un jardin stylisé, non, plutôt synthétisé… puis une petite perspective. L’agent s’agace, c’est trop long, monsieur, ça va planter. Vous en avez encore beaucoup ? Oui, toute ma collection. L’inventaire reprend. Une petite aquarelle à la manière de Sisley. Une perspective style Boudin. Un dessin encadré, une femme de profil. Un très beau dessin attribué à… deux pochades sur bois avec des personnages du même artiste. Un grand dessin, un grand pastel. Le logiciel bugue au moment d’enregistrer la plainte. Ce n’est pas possible, monsieur, ça fait tout planter. Vous en avez encore beaucoup ? Toute ma vie, je vous dis. Il faudra faire ça en plusieurs fois. Une petite gouache encadrée du XIXe, proche de Bonington. Une femme arabe assise dans un intérieur mauresque, non signée, genre Delacroix. Maure quoi ? Vous pouvez épeler ? Mauresque, arabe quoi… Deux caricatures, l’une représentant Balzac, l’autre un peintre dans son atelier, il me semble qu’il y a même un chat qui surgit, oui notez ça, un chat. Le lieutenant soupire. Un carton à dessin plein à craquer. Un dessin encadré à la manière de Seurat. Une aquarelle. Je termine ma déposition et je quitte le bureau à regret. La litanie, la manière dont cet homme tente de transmettre la beauté de ce qui lui a été volé, l’indifférence de l’agent. Toute une vie inventoriée, j’aurais pu l’écouter des heures.
C passe me voir rue de Charonne. Nous nous rencontrons dans la vraie vie pour la première fois. Nous parlons vite, un peu trop, elle me demande de lui dédicacer un exemplaire de Comanche. Elle n’a pas beaucoup de temps, doit déposer un sac à restaurer dans un atelier rue de Turbigo, va prendre un taxi. Je lui propose de partager la course pour prolonger notre échange. Nous voilà côte à côte sur la banquette arrière comme deux personnages d’un film. Il pleut. Elle parle avec assurance, prévoit déjà la suite de son trajet avec la femme qui conduit le taxi. Elle laisse ses bagages dans la voiture le temps de déposer le sac, précise qu’elle n’en a pas pour longtemps, je vous laisse ma vie, là. Je l’accompagne dans l’atelier ou des femmes redonnent forme à des objets de luxe fatigués, elle remonte dans le taxi, avant que nous nous quittions elle me dit que je suis la bienvenue à Barcelone.
Est-ce que nous regardons le mal pour vérifier que le bien respire encore ?


J’étale mes travaux au sol, j’essaie de lier les images entre elles. Des arbres, la mer, des traces, des effacements, la persistance des formes, des zones floues. Plus que des paysages familiers, des repères. L’intuition que l’écriture pourrait se mêler aux images, qu’un texte est déjà là mais demande à prendre forme, j’ignore encore comment il s’articulera avec elles. Philippe en rentrant, me dit que cela lui rappelle mon travail sur Proust pour le diplôme. Ça me fait plaisir, plus que la dimension plastique, je crois que c’est d’avoir pu retrouver le temps de la recherche et de l’expérience.

