une question de tempérament

Les filles à la maison. Et mon énergie dévorée. Fatigue de fin d’année. Saturation des réseaux. L’impression de trop-plein avant même qu’elles arrivent. Heureusement, elles ne sont plus des enfants. Pourtant Nina me l’a dit il y a quelques jours, à la lecture du journal elle a parfois l’impression que je parle d’elles comme si elles étaient encore petites.
Je jalouse Philippe, sa capacité à travailler dans le salon, au milieu de leurs échanges. Il a toujours su s’extraire. Je n’ai jamais cherché à le faire. J’ai longtemps cru que c’était une question de tempérament. Finalement, je crois que je n’ai jamais pensé que c’était possible. Il a fallu les retrouvailles inespérées avec ma tante, puis le projet Comanche, puis l’autonomie des filles, pour que s’ouvre la possibilité d’écrire.

J’ai évité un corps couché à même le sol, cherchant un peu de chaleur sur les grilles d’aération du métro. C’est le Noël le plus froid depuis quinze ans. La phrase tourne en boucle.

Je n’ai pas la nostalgie de mes Noëls d’enfance, je les ai oubliés. Mais je me souviens de la joie de certains cadeaux. Un couffin reçu à Corbera. Un beau livre offert par Véronique, Histoire d’un casse-noisette. Je me souviens surtout de son poids, de la lenteur du récit, des illustrations précieuses et mystérieuses, plus importantes pour moi que l’histoire elle-même, peut-être qu’elles sont à l’origine de ma vocation. Je n’ai aucune nostalgie de ces fêtes passées en famille. Pourtant, pour la première fois depuis des années, un sentiment de manque.

Alors que l’IA dévore la planète, je déballe mes cadeaux de Noël. Un programme de relaxation politique à objectif tendrement insurrectionnel, un guide de randonnées autour de Paris, une ode à la résistance poétique et politique, un gilet crocheté à la main, enfin deux essais sur l’IA.
Il, elles pansent ma colère. M’invitent à marcher. Respirer.

Période foutraque, épuisante mais joyeuse. Je me concentre pour savoir quel jour nous sommes. Les projets s’accumulent et restent en attente. Corbera est là, massif, exigeant, en sommeil, je me demande parfois si je ne devrais pas renoncer au journal pour lui accorder toute mon attention. Je me demande si le journal ne me donne pas l’illusion de travailler. Je ne suis pas sûre que Corbera avancerait davantage sans le journal. Sans lui, beaucoup de choses se dissoudraient avant même d’avoir été nommées. Le journal est déjà une forme, l’écarter au nom d’un projet plus ambitieux serait sans doute une erreur.

Finalement, la seule chose que je me sente capable d’attaquer en cette fin d’année, c’est ma création pour le festival Miniature. Peut-être parce que le thème, voyage mémorable, m’autorise quelque chose de plus intime. J’entrevois comment y mêler différentes techniques, comment faire tenir ensemble des images, des matières, peut-être du texte. Un objet personnel. Je commence par fabriquer le lit en métal de la chambre disparue d’Erbalunga.

Nous marchons pour rejoindre le parc de la Butte du Chapeau Rouge. Beau soleil, froid glacial. Le parc est désert, un jardinier semble surpris de nous voir, nous salue, puis sa collègue qu’on aperçoit dans les buissons nous salue à son tour. Prendre de la hauteur. Les perspectives s’ouvrent dans la lumière tranchante et les arbres nus dialoguent avec la ville.




Is this love

Nous sortons de bonne heure, notre café fétiche sur le chemin de la halle Pajol est désormais fermé, je pense à Lola Lafon qui y venait régulièrement. Alice vient déjeuner, puis nous jouons, puis je l’accompagne avenue Secretan où elle doit faire quelques courses, j’achète comme elle un paquet de muffins, nous revenons vers la Rotonde, frayant entre les stands du vide grenier. Une éffigie de Marilyn capte mon regard mais jailaflemme de la photographier pour le groupe FB qui lui est dédié. Dans l’après-midi Anne partagera sa trouvaille.

L’IA de Gmail s’évertue à vouloir corriger mes messages, soulignant tous les mots accordés au féminin, je trouve ça insupportable, et je m’énerve à voix haute devant l’écran, me surprends à jurer.

Comme il faisait nuit, que c’était à cinq cents mètres de la maison, que son fils à ses côtés avait beaucoup grandi et qu’il marchait avec des béquilles, je n’ai pas reconnu ma voisine quand nos regards se sont croisés et je suis gênée de ne pas l’avoir saluée.

À la supérette Is this love diffusé à la radio, le caissier est debout et chante, il chante très bien, une voix bien timbrée, en rythme, et la cliente à la caisse reprend les chœurs avec lui, ils sont dans un même mouvement, le moment dure longtemps, ça nous éloigne du réel, et ça me rend joyeuse que ce moment puisse durer si longtemps dans la tristesse morne du magasin, un soir de semaine de gens pressés, je me retiens de chanter avec eux, je les remercie en sortant.

Quelque chose qui me chatouille sur la joue, comme des cheveux, mes doigts viennent au contact de cette caresse qui s’anime — un insecte, à la comissure des lèvres maintenant — mes doigts s’agitent, c’est une araignée. Je surréagis, elle n’est pas ridicule, une de ces grandes aeriennes qui ressemble à un faucheux. Philippe se moque gentiment — j’aurais bien aimé t’y voir. Ceci n’est pas un rêve.

Le spectacle de ce qui se passe dans le monde est tellement une farce que je me demande si faut s’en faire l’écho.
Parfois je photographie la même chose que Philippe, parfois c’est lui qui souligne ce qui dans la ville devrait capter mon regard. Nous ne faisons pas les mêmes cadrages ni le même usage de nos photographies, sans doute personne ne s’en rend compte, mais ça me plaît d’imaginer nos archives qui se répondent.

Le ciel bleu me donne envie de tenter de nouveaux tirages cyanotype pour les installer à la librairie lors du dialogue avec Marine. Les gestes reviennent très vite, mais je me confronte à la réalité, les UV de l’hiver sont faibles. Le peu de temps que j’y consacre me met néamoins dans un état d’excitation joyeuse, l’effet de surprise, les contrastes qui se révèlent, la découverte. Mais je ne peux m’empêcher de penser que je devrais arrêter de me disperser, et que je devrais consacrer vraiment du temps à écrire si je veux un jour aboutir Corbera.