Ce n’est que le début de quelque chose

Je fais des choix. J’assemble des fragments. Ce n’est que le début de quelque chose. J’ai repris mes textes sur la Corse et les murmurantes. J’ai imprimé puis découpé des fragments, ils glissent entre mes mains. Je les place en regard de mes cyanotypes et de mes gravures. Les images répondent aux phrases. Maintenant il y a d’autres débuts.

Elle se découvre championne de fléchettes et ça ne m’étonne pas, je pense que sa proprioception est très développée, une intelligence du corps, que c’est en lien avec sa sensibilité, sa justesse.

Dominique Mercy, La parole d’Orphée, 2025 – Arnold Pasquier

Le film d’Arnold projeté à Pantin. À Wuppertal, deux danseurs reprennent Orphée et Eurydice de Pina Bausch, guidés par Dominique Mercy, premier Orphée en 1975. De répétition en répétition, l’œuvre se recompose, portées par de nouveaux corps. Arnold filme cette renaissance dans les lieux mêmes de la création, il saisit la mémoire en mouvement, l’attachement à un ballet, à ceux qui l’incarnent, à Pina Bausch. On y découvre les images volées à Epidaure, où déjà il était question de la transmission d’Orphée et Eurydice. L’émotion d’Arnold pénétrant la salle du Lichtburg, la quête d’un geste juste, la musique de Gluck, la tragédie d’Orphée. Tout se rejoue et nous bouleverse.

En apprendre plus sur le site d’Arnold Pasquier.

Pau Aran Gimeno, La parole d’Orphée, 2025 – Arnold Pasquier

En remontant le canal, sur la rive opposée, trois jeunes pêcheurs à l’aimant. Nous nous approchons. À leurs pieds, un maigre butin de métal souillé. L’un porte des gants, vérifie chaque trouvaille, comme si le fond pouvait livrer un trésor.

La responsable du syndic de Corbera me répond, elle me laisse finaliser mes démarches, espérant qu’elles ne seront pas trop lourdes au regard de la demande légitime que j’effectue dans ce devoir de mémoire dont nous avons besoin. Ces mots me rassurent, ils confirment que ce travail de reconstruction a sa place.

Georges Perec et sa tante Esther Bienenfeld, rue de l’Assomption

Je retrouve Joachim au vernissage de Georges Perec, archives d’une enfance. Des visages connus et amis. Je m’émeus à la lecture d’un bulletin, enfant vif, étourdi, assez indiscipliné mais très intelligent. Je suis surprise de rencontrer ma voisine de palier et je devine qu’elle joue ici un rôle. Elle est secrétaire générale du Comité d’histoire de la Ville de Paris. Elle a travaillé sur le parcours qui remonte la rue Vilin jusqu’au parc de Belleville, elle a pour celà utilisé le plan d’Antonin Crenn. Je ne peux m’empêcher d’évoquer Antoine et mon projet de plaque. Elle me raconte que son grand-père a été arrêté alors qu’il diffusait des tracts, puis emprisonné à Fresnes. Lui a été relâché, mais elle n’a aucun détail sur cette histoire, je me dis qu’elle n’est pas devenue historienne par hasard. Il y a trop de monde ce soir pour découvrir les archives sereinement. Je reviendrai. Il y a là une matière dense, encore à explorer.
Posant dans ce journal la photographie de Perec et sa tante au balcon, découvrant l’adresse mentionnée en légende, je pense à ma grand-mère paternelle qui inscrivait au dos de photos innombrables, les noms, les rues, les dates, une écriture fine, presque administrative, quand chez ma mère il y avait peu d’images, aucune légende. Je me demande d’où vient cet écart. Est-ce que les légendes accompagnaient les photographies dès le départ, ou bien ont-elles surgi plus tard, quand le temps a commencé à trouer la mémoire de Marie-Louise ? Peut-être que légender, ce n’était pas documenter, mais une manière de résister à la perte.

Grande avancée de la miniature, le leporello est terminé. Il me reste à plisser le tissu des rideaux, fabriquer le couvre-lit, finir l’armoire, accrocher les volets, poser des poignées aux fenêtres, aux portes, aux tiroirs, peindre le motif du couvercle de la valisette. Peut-être aurai-je le temps de fabriquer la chaise au coussin rouge. Reconstituer ce lieu est encore plus exaltant que je ne l’avais imaginé. Je découpe, je remonte, je fais tenir ensemble des traces, je suis danseuse, pêcheuse à l’aimant, archiviste. (Ce n’est que le début).

gestes

Elle entre dans la salle de bains, le robinet goutte. Elle serre le métal, ça grince, ça résiste, ça s’arrête. Devant le miroir elle lisse ses cheveux avec un peigne en plastique bleu, approche les lames de son front, lèvres pincées, sculpte sa frange en trois coups secs, des éclats roux se collent sur l’émail blanc.

Debout près de la fenêtre avec son bol de café, elle regarde au dehors, la clarté qui revient, peut-être le son d’un piano ou seulement l’idée d’un piano. Elle colle son front à la vitre pour sentir le froid, se détache, efface l’auréole d’un revers de la manche. Puis elle retourne vers la table où elle a laissé son paquet de cigarettes.

Elle cherche ses gants, d’abord un regard circulaire, ample, qui s’accroche au-dessus des meubles, les gants ne sont pas là. Elle fouille les poches du manteau qu’elle a déjà enfilé, ouvre le tiroir du haut de la commode, brasse les nippes, elle les attrape à pleins bras et les jette sur le lit ouvert. Elle dessine une constellation de bas, de culottes, de chaussettes et elle pleure. Elle trouve des gants désassortis, elle quitte la pièce, les larmes cognent.

Et puis la baignoire. L’enfant qui rit. Elle l’enveloppe dans une serviette éponge, la soulève hors de la baignoire, la porte jusque sur le lit recouvert d’un jeté en velours. Elle lui frictionne la poitrine, le ventre, les cuisses en riant aussi. Et puis elle la couvre de baisers, ses joues en feu, ses mains petites, ses cheveux humides, l’enfant rit de plus belle et la pièce semble pleine, elle l’embrasse encore.

Dans la cuisine, des journaux étalés sur la table, sa main qui plonge dans le sac en kraft, en sort une pomme de terre. À l’aide d’un économe elle déroule un long serpent de peau terreuse en chantonant une comptine d’autrefois, Marie assise sur une pierre, sur une pierre…. Et la fillette qui entre, s’approche de la table, ramasse une pelure brune qu’elle fait glisser entre ses doigts.

Dans la chambre, le lit. Du mollet elle explore l’espace libéré sous la couverture, encore tiède, amolli par le corps de sa soeur. Elle remonte le drap sur son visage, hume l’air du lit, son odeur lourde et apaisante. Elle pose sa main sur son ventre, qu’elle soulève d’une lente inspiration, puis elle joue à la morte.

quand les gestes encore

expostion Travelling, Musée du Jeu de Paume, novembre 2024

Ça m’a attrapée quand je suis entrée dans la salle du musée du Jeu de paume, quand j’ai vu la faïence jaune pâle des murs de la cuisine de Jeanne Dielman, quand j’ai vu Delphine Seyrig, la bassine d’eau et les pommes de terre, que m’est revenue l’émotion de la première fois, quand les meubles, les motifs du papier peint et des rideaux et du fauteuil, quand la lumière faisaient apparaitre les visages de ma grand-mère, de ma tante, de ma mère, de ma tante surtout. Quand je me suis souvenue de la comptine des pommes de terre, quand les gestes encore, et les décors, les couleurs familières, quand le corps œuvre au-dessus de l’évier, de la cuisinière, de la table de la cuisine, quand Jeanne boit un verre de lait, quand Jeanne dans la baignoire, quand Jeanne se maquille, quand la banalité belle, quand à peine la voix de Delphine Seyrig, quand toujours le corps, les gestes lents, précis, quand les détails, quand tout me fait revenir encore à Corbera. Le souvenir ému glissera vers l’inquiétude, quand la mécanique des jours déraillera, qu’on s’interrogera sur la place d’un meuble, la force d’un geste, sans deviner jusqu’où.

archive familiale, 14 avenue de Corbera