j’apprivoise les espaces

La première image de la Villa Deroze dont je me souvienne est une photo d’Arnaud De la Cotte, publiée il y a quelques années sur son compte FB — une vue depuis la terrasse du deuxième étage. On découvrait le jardin, son bassin vide, les cyprès immobiles, des statues et des balustres. On pensait à l’Italie, et j’ai commencé à rêver d’y venir un jour. Comme on rêve à un lieu qu’on ne connaît pas encore mais qui, déjà, dépose dans la mémoire ses couleurs et ses ombres. Maintenant que j’y suis, tout est plus dense. Les pierres sculptées écrasées de soleil. La végétation. Les ombres. La chaleur. La lumière qui ricoche, s’attarde.

J’apprivoise les espaces. La réverbération du soleil, la découpe nette des arbres contre le ciel. La présence fixe des statues. Nous faisons connaissance avec notre co-résident qui passe ses derniers jours à la Villa, il est en phase d’atterrissage. Le partage des repas est l’occasion d’échanges sur nos projets, c’est une intimité que je n’avais pas prévue et qui me réjouit. Je suis plutôt studieuse. Je reprends la matière accumulée depuis quelques mois. Avec Philippe nous commençons à croiser nos lectures. Je m’échappe du projet le temps de suivre une consigne de l’atelier d’écriture de François. Je commence à croire que je pourrais aller au bout de Corbera. Les filles nous rejoignent pour quelques jours.

Dans la maison, certaines pièces paraissent intactes, figées dans le temps où Gilbert Deroze y vivait. Dans le bureau, les livres, la tapisserie écossaise, des photographies où il apparaît, posées contre un montant de la bibliothèque, un plateau d’échiquier. Le silence y est plus épais. Même sensation dans l’atelier, où s’accumulent tableaux, tubes et pastels, où les pinceaux paraissent en attente d’un geste qui ne viendra plus. Où quatre vingt quatre têtes sculptées nous observent depuis leurs étagères. J’hésite à m’y installer.

Le matin, le carrelage encore frais sous les pieds nus, la lumière s’infiltre par les persiennes, découpée en bandes pâles. Ce souvenir d’enfance, où je rêvais devant les façades closes des maisons bourgeoises. Le soir, quand les fenêtres s’illuminaient, je devinais les plafonds hauts, les tapisseries fanées, les vaisseliers. Parfois, le hasard m’ouvrait leurs portes, une petite fille rencontrée sur la plage m’invitait à goûter dans sa villa, et je pénétrais dans cet autre monde où les voix se feutraient, où la lumière tamisée semblait ralentir le temps. J’en sortais avec la sensation d’avoir effleuré une vie parallèle. Aujourd’hui, la Villa Deroze est ma maison. Pour un mois, j’habite le décor que j’ai imaginé avant d’y entrer. Le jardin, les balustres, l’ombre des cyprès deviennent familiers — et pourtant chaque soir, en fermant les persiennes, j’ai le sentiment de rejouer ce souvenir, comme si l’enfant que j’étais s’installait dans la maison qu’elle guettait à travers ses vitres éclairées.

gestes

Elle entre dans la salle de bains, le robinet goutte. Elle serre le métal, ça grince, ça résiste, ça s’arrête. Devant le miroir elle lisse ses cheveux avec un peigne en plastique bleu, approche les lames de son front, lèvres pincées, sculpte sa frange en trois coups secs, des éclats roux se collent sur l’émail blanc.

Debout près de la fenêtre avec son bol de café, elle regarde au dehors, la clarté qui revient, peut-être le son d’un piano ou seulement l’idée d’un piano. Elle colle son front à la vitre pour sentir le froid, se détache, efface l’auréole d’un revers de la manche. Puis elle retourne vers la table où elle a laissé son paquet de cigarettes.

Elle cherche ses gants, d’abord un regard circulaire, ample, qui s’accroche au-dessus des meubles, les gants ne sont pas là. Elle fouille les poches du manteau qu’elle a déjà enfilé, ouvre le tiroir du haut de la commode, brasse les nippes, elle les attrape à pleins bras et les jette sur le lit ouvert. Elle dessine une constellation de bas, de culottes, de chaussettes et elle pleure. Elle trouve des gants désassortis, elle quitte la pièce, les larmes cognent.

Et puis la baignoire. L’enfant qui rit. Elle l’enveloppe dans une serviette éponge, la soulève hors de la baignoire, la porte jusque sur le lit recouvert d’un jeté en velours. Elle lui frictionne la poitrine, le ventre, les cuisses en riant aussi. Et puis elle la couvre de baisers, ses joues en feu, ses mains petites, ses cheveux humides, l’enfant rit de plus belle et la pièce semble pleine, elle l’embrasse encore.

Dans la cuisine, des journaux étalés sur la table, sa main qui plonge dans le sac en kraft, en sort une pomme de terre. À l’aide d’un économe elle déroule un long serpent de peau terreuse en chantonant une comptine d’autrefois, Marie assise sur une pierre, sur une pierre…. Et la fillette qui entre, s’approche de la table, ramasse une pelure brune qu’elle fait glisser entre ses doigts.

Dans la chambre, le lit. Du mollet elle explore l’espace libéré sous la couverture, encore tiède, amolli par le corps de sa soeur. Elle remonte le drap sur son visage, hume l’air du lit, son odeur lourde et apaisante. Elle pose sa main sur son ventre, qu’elle soulève d’une lente inspiration, puis elle joue à la morte.

un début de libération

Il s’approche de l’arbuste, coupe quelques fleurs, comme pour faire diversion il nous fait remarquer la beauté du parc en cette saison, on lui demande s’il connait le nom de cet arbre, il s’excuse, il n’aurait pas dû en cueillir. Puis, oui je sais, ça a un rapport avec une piqûre, mais, il se concentre, bute, renonce, on n’insiste pas, on s’éloigne, il nous rappelle, je me souviens, un seringat.

Marcher sur les lignes, faire un pari sur la couleur du feu de signalisation quand j’arriverai à sa hauteur, opérer une coupe horizontale de la ville, me dire que si il y a une si belle lumière c’est bien parce que justement j’ai décidé de ne pas prendre mon appareil photo.

Elle n’avait sans doute pas vérifié la météo, short, tee-shirt, les pieds nus dans les claquettes en cuir, et j’ai pensé à ma mère qui les jours de pluie me faisait partir en sandalettes à l’école, les pieds sècheraient plus vite, son bon sens qui longtemps nourrit une de mes hontes d’enfance.

Café rue de Charonne avec Piero, soleil, bonne humeur malgré la marche du monde, se tendre quelques perches, alors Marseille ? Je sais bien ce que je veux écrire, je lui jette en vrac Pastré et les cavalières du collège, la côte en perspective depuis Montredon, l’écrire ici comme un engagement. Je lui prête le Photos de familles d’Anne-Marie Garat, en lui tendant le livre je me souviens avec stupeur du temps que j’accordais à sa lecture.

Ne pas trouver de mots, ne pas savoir consoler autrement qu’avec mes bras qui se noueraient autour de ses épaules tendres, mes mains qui se poseraient sur ses joues ou sous la masse de ses cheveux. La distance, une défaillance. Se souvenir d’injonctions maternelles, pas de consolations.

Sélectionner les gravures et collages, couper, encadrer, numéroter, signer, emballer, ça ressemble à finir. Déposer les dernières pièces chez Klin d’oeil, un automobiliste me cède le passage, la pluie commence à tomber, c’est un début de libération.

Sur son écharpe, le parfum plus fort de la lessive que j’utilise pour la laine, j’arrache quelques bouloches, je la plie pour la ranger avec le reste de ses affaires d’hiver, penser fugitivement à ma mort. Nous sortons, la terrasse de La vieille pie, l’immeuble de la rue Riquet, les voix ferrées, les nuages comme des monuments.