Thé

En surface les souvenirs vacillent. À la maison, nous buvions lyophilisé, instantané, je ne sais pas si c’était par manque de moyens ou parce que c’était pratique. Les adultes buvaient du café instantané en gros grains amers, quand l’eau bouillante liquéfiait la poudre épaisse un parfum de caramel brûlé emplissait le petit séjour. Moi je buvais du thé lyophilisé, je me souviens de ma fascination pour les billes de thé minuscules, dorées et légères, glissantes en un mouvement fluide dans la cuillère en inox. C’est à Edenville sur la minuscule terrasse de l’Îlot, maison d’enfance où je suis revenue en invitée l’été de mes quinze ans, que j’ai découvert le goût du thé véritable, un thé earl grey en vrac que Marion laissait infuser dans une petite théière en argent. Je me souviens encore de mon émerveillement en découvrant l’arôme de la bergamote, sa douceur renforcée par le parfum iodé de l’air, mais peut-être était ce aussi de me retrouver là dans ce pays d’enfance, peut-être était-ce mes quinze ans, ou la beauté et la douce folie de Marion, le temps accordé à ce rituel, peut-être était-ce cet été là où je me suis sentie incroyablement libre. Quand en rentrant à la maison j’ai demandé à ma mère si nous pouvions désormais acheter du vrai thé, elle m’a regardée avec surprise, et puis elle m’a lancé : mais ce que tu es devenue snob !

berceaux

Nous sommes alors famille abîmée en transit sur les boulevards des Maréchaux, près de la porte de Clichy, dans un appartement moderne en étage élevé, une grande pièce à vivre douce et grise, table ronde et chaises en bois massif, style western, elles nous ont suivit ici et partout, tant que Pierrot a vécu, un sofa sous les rayures rêches et colorées des couvertures kabyles un pouf en cuir, rapportés d’Alger, dans la chambre de Pierrot ses meubles laqués blancs, son parfum qui flotte mêlé à l’odeur des blondes qu’elle fume sans cesse, tout le cossu transporté depuis l’époque dorée, le faste expatrié, mais le luxe véritable c’est la fenêtre de la salle de bain, dans son cadre en découpe majestueuse la silhouette blanche et sucrée du Sacré-Cœur, nous y avons passé quelques mois une année, le temps que Pierrot rencontre Jacques, qu’il nous regarde dormir, qu’il décide de nous embarquer sur un bout de côte normande confidentiel, lieu-dit Edenville. 

L’Îlot c’est une bicoque de bord de mer pour notre famille en recomposition. La porte d’entrée ouvre directement sur la seule pièce du bas, son flanc droit occupé par un escalier étroit et raide qui monte au premier, un divan entouré d’un cosy de bois sombre coupe la pièce dans sa longueur à mi hauteur, séparant la cuisine du reste de l’espace dédié aux repas, aux mots, à l’agitation. Sur les étagères du cosy, bibelots de cuivre d’Algérie, quelques livres, une lampe et son verre d’opale, un fantôme luminescent dedans. Les chaises western ont pris place autour de la table ronde, ça occupe un bon quart de la pièce, l’odeur de bois ciré lutte avec l’humeur saline du sable, la plage est à cinquante pas de la maison. Des usages d’un autre temps, le seau de zinc rempli de galets noirs, ronds et lisses, doux sous la paume qui nourrissent le feu de la cuisinière à charbon, on fait sa toilette dans l’immense évier de faïence blanche, on tire l’eau à la pompe, une pompe en laiton, ça n’amuse que moi, alors Jacques installe le confort d’une cabine de douche à l’étage, dans la grande chambre. Après dîner je me cache sur la plus haute marche de l’escalier, en embuscade derrière le lambris peint de laque blanche jaunie, j’écoute les grands qui traînent en bas, à l’affût d’un secret révélé. À l’étage, dans la chambre des parents l’immense placard à portes coulissantes en bois de plaquage, sur la plus haute étagère on dissimule la télévision qu’on ne regarde que les jours de fête ou le samedi après-midi par mauvais temps, couchés sur le grand lit parental. L’autre chambre nous y dormons tous les trois un temps ensemble dans des lits superposés sur trois niveaux, cadre et pieds anguleux en métal laqué marine. Il faut de la place pour la naissance à venir, on aménage le grenier, la soupente est tapissée de papier peint fleuri, mon Paroles en bonne place sur la bibliothèque que Jacques a construit sur tout le mur nord, mon royaume sous les toits, une vigie sur le monde qui m’appartient, le peuplier argenté du jardin voisin, ses feuilles blanches sous la lune, son bruit léger dans le vent, la maison de légende en front de mer dont les plans auraient été dessinés par Eiffel, le ciel de feu les soirs d’été. 

Corbera c’est le berceau de la famille, c’est un morceau de village Corse ancré dans le douzième arrondissement. Corbera c’est comme un nom de pays, ma grand-mère habite à Corbera, on fête Noël à Corbera, mes parents ont vécu leur première année de mariage à Corbera, c’est à Corbera que ma mère me dépose, après la mort de mon père, le temps qu’elle reprenne ses esprits. Corbera c’est quatre pièces où se sont entassés depuis la Corse l’arrière grand-mère, le grand-oncle, la grand-mère, son mari et leur trois enfants, un an ou deux avant la guerre. Ma mère y naît en mai 1940, un mois avant l’exode, la famille désertera l’appartement cet été là. L’air de Corbera doit être lourd encore de quarante ans d’histoire familiale, traversée par la guerre et des drames souterrains. Ce sont les bruits de Corbera qui m’ont réveillée ce matin. Les notes du piano qu’on a brûlé pour supporter le froid terrible de février 42. Les coups frappés par les officiers allemands le 7 mars 1944, vers sept heures le matin, qui ont terrorisé les huit habitants encore endormis, le silence de mort qui s’installe quand mon grand-oncle Antoine, résistant, quitte jambes lourdes et faibles l’appartement où il ne reviendra jamais. Les cliquetis métalliques effroyables de la grille accordéon de l’ascenseur qui se referme. La nuit les cris de Pauline quand elle fait ses cauchemars, ces cris qui me terrifient enfants : Assassins ! Corbera c’est la folie du grand-père Louis, il s’y est perdu, un matin d’après guerre son regard s’est fixé dans le vide, il meurt en 1948, et la famille s’accroche à Corbera comme à un roc. Il n’y a plus que quatre habitants quand je découvre Corbera : ma grand-mère Pauline, sa fille Annie, son mari mon oncle Simon, et leur fils Jean-Louis. On m’accueille dans la salle à manger, un buffet en châtaigner mange un mur complet, dans les serrures des petites clés dorées avec lesquelles je joue, des portes qui s’ouvrent s’échappent les arômes de chocolats, de caramels, de biscuits qu’on offre au café, parfum sucré mêlé de cire qui m’écœure. Au dessus du buffet la reproduction d’une annonciation de Fra Angelico, dans un cadre mouluré ancien — Il est probable que cette reproduction soigneusement encadrée soit entrée dans le décor familial avec mon arrière grand-père maternel, Italien émigré en Corse autour de l’an 1880. A Corbera La nourriture est différente, la viande trop cuite par souci d’hygiène, on me prépare des tartines de beurre au sucre pour le goûter, une soupe de vermicelles au lait pour le dîner. Corbera c’est une nuit enchantée, la circulation calme de la rue, les moteurs comme une marée sourde illuminée de phares dansants que je devine derrière les double-rideaux verts en lainage, à travers leurs fibres irrégulières la lumière du dehors dessine les contours d’une forêt impénétrable, le jeté de lit en tuft de coton qui ondule en vagues régulières, le velours que je fais glisser entre entre mes doigts pour trouver le sommeil. Une lampe tripode dont les montants en métal noir forment des vrilles fascinantes, à leur sommets les abats jours coniques sont comme les toits d un château gothique illuminé qui donne sa couleur vert mordoré à Corbera. La douceur des tapis dits persans. Le mystère du réduit au fond du petit couloir, derrière sa porte tapissée, vitrée à mi-hauteur, les cigarettes que le frère de Pierrot fume en cachette, les secrets de mes tantes, les punitions, la planche à repasser, les chiffons et encaustiques, la fêlure sur la vitre. Au cours de l’été 1978 ma grand-mère Pauline s’effondre dans le petit couloir, devant la porte du réduit. Je ne suis jamais retournée à Corbera.

l’écritoire (ou le maroquin)

Un jour Pierrot me donne un nécessaire à correspondance en cuir rouge sombre patiné par le temps, doublé d’une moire carminée épaisse et changeante, c’est un cadeau que tu lui as fait, elle me l’a légué quand elle a su mon amour pour les lettres, j’avais treize ou quatorze ans. Je l’appelais maroquin, j’aime ce mot d’un autre temps, d’un autre pays, ça convoque d’autres paysages, d’autres soleils levants, des années légères et dorées. J’ai toujours été fascinée par cet objet, sa simplicité luxueuse, je me souviens comme j’ai glissé avec fierté dans la petite bague en cuir fin prévue à cet effet mon premier stylo plume Waterman en métal argenté mat, et à droite le petit bloc de papier à lettres A5, dont j’aimais tellement le grain, le dos carré collé, la feuille lignée de noir que je glisse entre deux pages blanches ni vu ni connu, oh la belle écriture que je force à pencher vers la droite — cette inclinaison c’est comme donner du poids à ce que j’écris. Dans les plis j’ai trouvé un trésor, quelques mots de toi à Pierrot, Mon petit chat… Votre intimité révélée sur une carte en bristol, j’ai oublié tes mots, je me souviens que tu lui demandais pardon. Le rouge s’est répandu partout, il est monté sur mon front, sur mes joues, mes joues empourprées comme la peau du maroquin, comme un feu dans mes mains et ma poitrine, mon trouble de vous avoir surpris dans un moment d’intimité où je n’avais pas ma place. Maintenant je comprends que mon attachement à cet objet c’est ce don de toi à elle, j’enrage d’avoir égarée cette note, c’est de ça que je rougis désormais. Cette écritoire, c’est du temps de votre vie commune le seul objet que je possède, c’est un parfum de peau, de cuir, de tabac blond, de papier d’Arménie. C’est du temps vivant, c’est bien plus qu’une trace, c’est une preuve, c’est l’air tiède d’Alger, le ciel rouge autour enluminé du couchant, le vent chaud du désert. Cette écritoire c’est une faute, un pardon, un serment. Cœur battant, mains fébriles je déplie le maroquin. Alors monte l’odeur de la peau. Le chagrin. D’un petit compartiment dépasse une carte en bristol, Ma vue se trouble, je vois danser l’encre noire, ton écriture ample et vive.

Mon petit chat,

Je ne supporte pas le chagrin que je t’ai fait. Je voudrais tant que tu me pardonnes, quel idiot je suis.

Je t’aime,

Ro