une couleur particulière

Avant, il y a eu le chagrin en passant devant les hommages place de la République, la cire fondue déssinait des larmes. Et novembre qui rend tout plus fragile.

Le mardi, j’ai apporté à la galerie de l’avenue Corbera la photo d’Antoine dans son petit cadre ordinaire. L’étrangeté d’apporter cette photo pour l’accrocher précisément là, avenue de Corbera. À deux portes de l’appartement où il a vécu ses derniers jours d’homme libre. L’image exhumée des archives du SHD et non d’un album de famille, retrouverait presque un lieu d’origine. J’avais un peu honte de ne pas avoir mieux préparé les choses, Éric m’a d’ailleurs fait remarquer qu’elle n’était pas bien droite. Après que j’aie réparé ma maladresse il l’a accrochée au mur. Je suis revenue pour l’inauguration, où j’ai pu convier mon neveu Maxime. Puis Éric s’est mis à raconter le projet, pourquoi l’exposition, il interpellait dans la petite foule rassemblée tantôt son frère, une tante, un oncle, une cousine. J’étais au mileu d’une grande réunion de famille, chacun racontait son lien avec ce grand-père ou arrière-grand-père architecte. J’essayais d’identifier des habitant.e.s de l’avenue. J’ai échangé avec deux femmes, la plus agée vivait là depuis trente ans, avait connu le salon de beauté de la marraine de ma sœur, mais ma famille avait déjà quitté les lieux. Éric m’invite à lire mon texte. J’étais émue, essayant de regarder un peu le public, je me perdais dans la page. On m’a applaudie, c’était étrange, je pensais à Antoine, au lien en train de se construire. Puis Éric a enchainé, j’avais du mal à être attentive à ses mots, je regardais ses mains manipuler les feuilles sur le pupitre, m’amusais de son jeu d’acteur. Nous nous sommes éclipsés avec Maxime. Nous avons dîné au petit Thaï de la rue Crozatier. Il m’a dit, en souriant, que c’était étrange de me retrouver au milieu de ces bourgeois, que je n’étais pas tout à fait à ma place, puis il a ajouté que le texte que j’avais lu était beau. Surtout il a envie d’en savoir plus sur la trajectoire d’Antoine et je réalise en écrivant ces lignes que je ne lui ai rien envoyé de ce que je lui avais promis.

Je suis partie à Lasne. Un peu avant la frontière il neigeait, j’ai été surprise, comme mon voisin, qui comme moi filme à travers la vitre le paysage immaculé. En arrivant à Bruxelles j’avais l’impression de voir la ville pour la première fois depuis le train, de cette manière là. D’habitude je suis tendue dans les arrivées, dispersée. Là quelque chose s’est ralenti. À force de revenir, mon corps avait enfin compris la route. Peut-être aussi que la fatigue transforme le regard.

Mon cousin se demande pourquoi je veux rentrer dans l’appartement, tu risques d’être déçue. Mais je n’attends rien. J’entre dans les lieux pour voir ce que cela produit en moi. Je provoque des situations pour pouvoir les écrire — c’est ce que je me répète, est-ce que ça légitime tout ?

Avec Dodo nous reprenons nos marches à travers champs, dans les bois. Nous rouvrons les boîtes et les albums. Je décolle d’un album deux photos prises à Corbera, sur l’une d’elles ma mère danse avec mon père. Je fais remarquer à Dodo comme ces albums sont atroces, la façon dont la colle retient les images et rend leur récupération presque impossible. Elle me répond en souriant qu’ils n’ont sans doute jamais été faits pour être déconstruits. Elle s’inquiète de la transmission de ces archives après sa mort, il faudra bien qu’elle indique que ça doit nous revenir, à moi et S. Je me suis sentie démunie.

Nous allons acheter des chaussures de marche, nous achetons des bières au Delhaize, nous savourons la cuisine délicieuse de mon cousin, nous jouons au scrabble, nous regardons un documentaire, nous faisons toutes ces choses ordinaires que fait une famille. Même si nous ne le sommes que depuis peu. Et nous continuons d’explorer nos vies.

Il y a au matin le givre qui transforme le paysage, installe un silence apaisant et féérique.

Puis je rentre à Paris. Le retour adouci par le fake-giving des filles, la table couverte de plats qu’elles ont préparés tout l’après-midi pour fêter mon retour. J’ai l’impression d’être la mère des quatre filles du Docteur March.

Je ne sais plus quoi faire des nouvelles effarantes qui malgré ma politique de l’autruche me parviennent. Ils n’ont donc aucune imagination ? Les pétitions s’empilent dans ma boite mail. Mais je reçois le très beau Faire courir le vivant, édité par Ad verba, et c’est une forme de consolation d’y trouver un de mes textes publié.

La jeune femme me dévisage dans la rue, m’oblige à ralentir pour accueillir son regard. I know you. Elle pense que nous nous connaissons, peut-être le salon de coiffure Toni and Guy du Faubourg ? Elle dit que les gens se souviennent d’elle à cause de son accent, intérieurement je pense qu’on se souvient d’elle parce qu’elle est très belle. Elle me tend la main, passe une bonne journée. Et oui sa main serrant la mienne, son regard appuyé, sa demande, ont donné à cette journée une couleur particulière.

L’osteopathe me recommande de marcher pieds nus, de muscler mes orteils, de me tenir sur une jambe. Je l’écoute, cherchant à comprendre ce que cela veut dire, peut-être retrouver le sol. Nuit sans sommeil. Les jours rapetissent, avalés chaque soir plus tôt, et chercher l’équilibre sur un pied.

comme si nous étions tous la même personne

En marchant sur les sentiers avec Dodo, les silences et les mots nous rapprochent. Elle me fait découvrir une maison abandonnée. Il y a quelque temps, elle est venue cueillir les jonquilles qui jonchent le sol. Un graveur assez connu y vivait, et Dodo a connu la dernière occupante, la femme du graveur, qu’elle aidait à domicile. En collant mon objectif aux vitres poussiéreuses je pénètre dans la maison. Elle est vide, Il reste au sol quelques gravats, un lavabo accroché au mur et un poêle en fonte ouvragé. Nous faisons le tour de la maison : aucun carreau n’est brisé, les portes sont toutes verrouillées tandis que les volets restent ouverts. Vingt ans se sont écoulés depuis son abandon, et je suis surprise qu’elle n’ait fait l’objet d’aucune intrusion.

Avant que je parte, nous emballons mon butin : le carnet du voyage à Alger de Marie-Louise, quelques photographies encore, une rédaction au lyrisme ampoulé dont l’auteur nous échappe , supposant qu’il peut s’agir de mon père, Dodo me la confiée. Un tableau de Maurice dont la composition, d’après une note de Marie-Louise, aurait été suggérée par mon père à mon grand-père. On devine une femme nue dans les larges touches colorées qui entourent des anémones. J’accumule ces objets, ces témoignages, je souris intérieurement à ma mère qui s’est appliquée toute sa vie à se délester. Avant mon train retour je bois un thé à la gare du Midi avec Catherine Koeckx, et nous évoquons la présence des sœurs Brontë à Bruxelles. Traverser le pont Lafayette se révèle être une petite épreuve après le calme de Lasne.

Nathalie m’avait proposé de revenir dans la forêt. Je manque le train que j’avais prévu de prendre Gare du Nord à deux minutes. Je décide de boire un café pour tuer l’attente, et m’arrête à la boutique Pierre Hermé, où, il y a une semaine, j’avais acheté les macarons apportés à Lasne. Je choisis un parfum — pignons de cèdre  — que je n’ai pas eu l’occasion de goûter. En savourant mon café et mon macaron, je trouve la dépense un peu excessive, elle me déplace, je deviens un personnage de roman. Ce n’est pas la même chose de dépenser une somme pour un cadeau, et de le faire pour soi. Conditionnée par l’enfance aux abois, j’ai l’impression d’accomplir un geste colossal — une sensation qui m’envahit chaque fois que je prends un taxi. Le souvenir brûlant d’une course autour de Montparnasse avec ma mère m’habite encore : je voyais avec effarement le compteur s’emballer tandis que nous étions immobilisées. Je marche ensuite avec Nathalie, sous un soleil trop ardent que les arbres, encore nus, peinent à filtrer. Comme ma cousine, elle connaît tous les sentiers, choisit les détours qui révèlent une mare, une tour étrange, un chemin tortueux, le réconfort infini à me laisser porter. 

« Ce n’est pas ce dont nous avions rêvé… »
Ce soupir traverse l’Histoire, prononcé dans toutes les langues et tous les dialectes du monde avec le même chagrin, la même rage, la même résignation, comme si nous étions tous la même personne.

Maria Grazia Calandrone, Ma mère est un fait divers.

un rapprochement soudain

Retrouvailles. J’entends D quitter la maison de très bonne heure pour Notre Dame. J’imagine son parcours dans la ville encore calme. Je l’envie. La maladresse des mots.

Un empressement, quelque chose de presque familial entre nous, sa délicatesse d’attraper mes mains pour les embrasser, un geste entre désuétude et tendresse. Je plante mentalement un décor où il y aurait celles et ceux de Corbera, il ne dépareillerait pas, il ferait partie du tableau, une évidence. Ce qui nous aide à vivre.

Fuir la fatigue, j’ai pris les billets pour Bruxelles le 1er mars, sur un coup de tête — ce qui est plutôt inhabituel, et me voilà sur le pont Lafayette. Je compte les années, la première fois que je suis venue à Lasne c’était il y a plus de six ans — vertige. Rien ne pourra plus jamais abîmer de t’avoir retrouvé. Le chassé croisé dans les pentes roulantes de la gare du Midi, le couscous, la Cambre. Dans la chapelle Je photographie la sixième station du chemin de croix pour D, même si j’imagine que seules les photographies qu’il prend lui–même ont un intérêt pour lui. Arrivée à Lasne, déjà nos rituels, comme ouvrir des boîtes remplies de photographies, marcher dans les chemins creux.

L’architecture, la couleur fade de la façade, la présence des câbles électriques, la manière dont la lumière traverse les fleurs de magnolias, quelques chose me transporte au Japon.

Nous rejoignons un groupe de marcheuses, la brume se dissipe déjà et je le regrette, je rêvais de photographier les nappes de brumes qui ce matin pénétraient le jardin. Une des marcheuses s’interroge de ma satisfaction à photographier le bunker, quand je ne vois que les arbres qui l’ont envahi, c’est leur triomphe qui me touche.

Échange avec Nina qui m’envoie, quand je lui demande si elle va bien, une photographie du ciel de Nice, rougi par le couchant, alors que je viens de me réjouir de la beauté de celui de Lasne, c’était comme si nos regards se croisaient, un rapprochement soudain.

et après…

Nous fêtons le vingt-sixième anniversaire d’Alice avec les grands-parents. Nous mangeons les pâtes et la tarte aux mirabelles de Nina. Nous jouons aux cartes. Après le départ des grands-parents nous regardons le montage de notre journal. Nina rejoint les amies de Renoir. Alice rassemble quelques affaires, elle emporte à chacun de ses passages quelques objets, livres ou vêtements qu’elle a laissés, une séparation en douceur.

Jour de rentrée. Les jeunes parents ont demandé à l’enfant de poser là devant la porte de service, tiens oui mets toi là, et l’enfant au cartable sourit docilement au smartphone. À la sortie de dix huit heures, un autre enfant se jette du trottoir, surexcité, après on fait flamber l’école et après l’école elle est brûlée et après ils nous mettent à l’extérieur et après…

Avant de partir, Nina a rempli des boites transparentes des differentes pâtes qu’elle façonne passionément depuis l’achat de la machine. Des portions de cent grammes, sur chacune des portions elle a posé un fragment de papier sur lequel elle a inscrit un temps de cuisson approximatif, j’aurais aimé qu’elle leur donne des noms.

Quelque chose de familier dans sa silhouette, je voudrais voir son visage, elle semble deviner mon intention, tourne un peu la tête et pose sa main en ombrant son front comme pour se protéger du soleil ou masquer une blessure. Après avoir décroché un Vélib et traversé à nouveau le pont Maria Casarès pour descendre le canal je la retrouve, je me retourne mais elle tourne ostensiblement son visage vers l’eau, comme si elle voulait échapper encore à mon regard.

Déluge, et le type moqueur à la femme agacée, c’était pourtant écrit dans la Bible !
En sortant de la boutique elles sont restées toutes les trois devant, la mère et les deux sœurs, en long conciliabule, tellement absorbées et enthousiastes qu’elles n’ont pas remarqué que je cadrais la vitrine. Elles n’ont pas l’intention de bouger, alors j’essaie de deviner laquelle des deux va se marier.

Il est gêné d’être là alors que je rentre dans le laboratoire, en plus elle lui demande d’attendre, il vous faut votre carte de groupe, il trépigne, ne voit pas de quoi elle parle, la carte du club ? Non votre carte de groupe sanguin ! Je suis toujours O+, ça n’a pas changé ? Il s’impatiente, se retourne plusieurs fois vers moi, impuissant, s’excusant presque d’occuper l’espace.

Le plus souvent je la rencontre par hasard, cette fois nous improvisons un café au Cristal. Nous parlons boutique, nous avons longtemps exercé le même métier, c’est elle qui m’a encouragée à rejoindre l’atelier de gravure. Nous regrettons chacune de ne pas savoir échapper à l’exigence acquise en travaillant, qui entrave trop souvent nos élans créatifs. Le ciel gonfle alors que nous redoutons déjà l’heure d’hiver. En rentrant je plonge à nouveau dans les visionneuses THOT, je me demande pourquoi je m’entête à chercher des preuves, peut-être pour légitimer l’écriture ?

corsica genealugia

Il faudra s’habituer à la chaleur. Revenir ici, arpenter la ville réveille une ardeur nouvelle. Un attachement qui se déploie entre les murs, dans l’air tiède, l’illusion de pouvoir traverser le temps. Revenir ici réveille l’envie d’élucider le mystère Jean-Joseph. Jean-Joseph, l’arrière grand père Italien dont nous ne possédons aucun portrait. Il naît à Bagnatica en 1856, devient veuf à trente ans, quitte la Lombardie pour s’établir en Corse où il rencontre Anne-Marie Straboni. Il l’épouse. Ils ont deux enfants. Il meurt assassiné sur un chantier. Son acte de décès est introuvable. Nous sommes à Bastia pour un bon moment, après une visite infructueuse à l’état civil, je décide de me rendre aux archives départementales, peut-être y trouverais-je une piste. Le bâtiment est sur les hauteurs de la ville, on rase les murs pour profiter de chaque miette d’ombre. La chaleur fait monter le parfum de l’asphalte mêlé à celui des figuiers. Avant d’entrer dans le bâtiment je te demande de ne pas te moquer, je ne me sens pas très crédible avec le peu d’informations que j’ai. On goûte la fraîcheur climatisée du bâtiment, l’élégance des cloisons mêlant bois et verre, on s’y verrait bien écrire. Le type de l’accueil est sympathique, combien d’apprentis généalogistes défilent par ici ? Je lui raconte ma petite histoire, insiste sur les éléments que je possède, les tables décennales scrutées sur la visionneuse, les actes retrouvés, la naissance des enfants, le mariage. Mais l’acte de décès introuvable, seulement une phrase prononcée par ma mère, il a été assassiné sur un chantier. Si vous n’avez pas de date précise… c’est un peu comme jouer au loto. La presse locale ? Là encore, si vous n’avez pas de date… Mais vous pouvez nous écrire, on ne sait jamais. J’imagine les agents se pencher à leurs heures perdues sur les requêtes d’anonymes en quête d’anonymes dont on a perdu la trace. Je vais vous donner quelques revues, vous ne serez pas venue pour rien, il disparaît dans un ascenseur où j’hésite un instant à le suivre, réapparaît avec un kilo de papier qu’il nous offre avec un grand sourire, ils ne doivent plus savoir que faire de leurs revues subventionnées.

La ville change, prend des couleurs hallucinantes. La chaleur complique le sommeil, et m’épuise. Mes morts sont furieusement présents. Ici je n’écris pas ce que j’avais pensé écrire.

Baignade à la petite plage de Ficaghjola au sud de la ville, c’est là que se baignait mon grand-père Louis. Présenté comme bon nageur — ça ce n’est pas une légende, il a reçu une médaille d’honneur pour s’être porté au secours de quatre personnes en danger de se noyer en mer. L’eau est presque trop chaude, et je n’oublie pas tout à fait les méduses. Au retour on voit de jeunes gens plonger depuis les rochers de la citadelle.

Le 15 août, la Cathédrale retentit de carillons et de chants. Il pleut, devant l’église ça hésite, est-ce que la vierge en argent n’est pas trop fragile pour supporter la pluie durant la procession ? À dix huit heures, malgré la pluie, une petite foule se masse devant et dans l’église, prières, chants, la procession aura lieu. Nous suivons le cortège, prenons des raccourcis pour pouvoir parfois le devancer. La petite vierge en argent paraît bomber le torse, ses bras écartés défient la pluie. Depuis le boulevard Auguste Gaudin, nous regardons la foule s’engouffrer rue Chanoine Letteron, ancienne rue Droite. Je filme le mouvement de la procession dans la ruelle, les quelques parapluies et les chants qui montent. Cette rue est celle où vivaient mes grands-parents et leur trois premiers enfants avant l’exil. Peut-être qu’un 15 août ils ont suivi le cortège, ou l’ont observé depuis leurs fenêtres. Le soir il y a un feu d’artifice, c’est le premier que je verrais ici, si j’oublie tous ceux filmés en super 8 par mon oncle il y a cinquante ans. C’est en tout cas la première fois que nous sommes si bien placés, du haut de la citadelle. À coté de moi, un père et sa fille qu’il a assise sur le mur d’enceinte, ses deux bras lui entourant la taille pour l’empêcher de tomber, il lui murmure que jamais il ne la laissera tomber, qu’elle doit lui promettre que JAMAIS elle ne marchera seule sur ce mur, qu’elle sait ce qui pourrait arriver. Je me demande quelle image elle se construit quand elle lui répond qu’elle pourrait se casser la tête.

Chez Ade avec Ugo, mauresque, canelloni et pastizzu — délicieux. Une nonchalance réconfortante.

La gare de Lupino déserte, la voie unique, le tunnel, ce moment rassurant où deux autres passagers nous rejoignent. Le train ne s’arrête pas à Barchetta, nous n’avions pas compris qu’il fallait demander l’arrêt. Le contrôleur se moque gentiment de nous, une micheline repart heureusement dans l’autre sens quand nous arrivons à Ponte Nuovu. Nous retrouvons mon frère, sa femme et son fils à Barchetta. Nous commentons l’ascension au village, la route plus large, plus douce, nous convoquons les anecdotes d’enfance, la conduite de Jacques, les nausées, les vertiges, les doigts pincés sur nos joues. À Campile nous commençons par visiter le cimetière, Philippe retrouve la tombe de Pauline. Des noms familiers gravés sur d’autres tombes. Nous revenons au cœur du village, quelque tables du café sont occupées, on se réjouit de voir qu’ici la vie reprend. Après une visite de l’église — une éternité que nous ne l’avions pas vue ouverte, nous nous installons au café. J’évoque l’article de presse où j’ai découvert les frises généalogiques des familles du village exposées à Campile récemment. À qui m’adresser pour en savoir plus, les chasseurs qui discutent derrière nous ? Je suis moins intimidée par les deux femmes d’une table voisine, sont-elles du village ? Elles sont d’Aix, originaires de Canaghia — le hameau de ma grand-mère, où elle reviennent depuis trois ans. Elles me conseillent de m’adresser à Dominique, un des chasseurs attablé derrière nous, lui il doit être au courant, n’ayez pas peur, il est gentil. Bien sûr Doumè et moi on s’est croisés il y a longtemps au village, je crois que ma voix tremble un peu au moment où je me présente, il me semblait bien répond-il poliment, m’adresse à son compère, lui il en sait plus. J’apprends l’existence de Corsica Genalugia, je devrais y trouver de l’aide. Nous faisons le tour de Campile, l’hôtel où j’ai dormi avec ma grand-mère, des maisons fermées que nous ne reconnaissons pas, puis nous descendons à Canaghia. Les cousins n’ont pas répondu au message que j’ai envoyé au moment de prendre la route, nous traversons le village comme des intrus. Le verger du grand-oncle absolument abandonné, on a le cœur soulevé par l’odeur des fruits qui fermentent au sol. Quel manque comblons-nous ici ? En rentrant à Bastia, je fouille le site de généalogie recommandé au village, je repère un groupe d’aide sur Facebook, demande où trouver l’acte de mariage de Louis et Pauline qui me permettrait peut-être d’avoir des précisions sur l’arrière grand-père. La réponse me parvient en quelques minutes, magique : l’association a dépouillé et reconstitué l’histoire des familles du village de Campile, ce mariage en fait partie. Carozzi Jean-Joseph est vivant au mariage de son fils et dit résidant à Bastia. Je calcule son âge, soixante-treize ans à la date du mariage, j’ai du mal à imaginer qu’il travaille encore sur un chantier à cet âge, la légende familiale vacille.
Les jours suivants je résiste à l’appel des archives numériques, le temps s’accélére brusquement.

Baignades, marches, cafés ritualisés. La fascination des façades délabrées, des ruines, le mouvement des arbres morts. L’obsession des fantômes de lessives. La lumière à travers les jalousies. L’ombre des aloès. Leur présence. Avant de partir je voudrais acheter le dernier livre d’Hélène Gaudy, malheureusement l’office a oublié la seule librairie de Bastia. Dans la navette qui nous conduit à l’aéroport, le chauffeur écoute une glaciologue évoquer la mémoire convenue dans les glaciers des pôles, le réchauffement climatique qui les menace, tout est lié.

quelque chose de la famille retrouvée

Il existe encore à Paris de ces espaces secrets comme le petit café place Saint Jean, à l’abri de la ville, et le sentiment de calme qui surprend.

Prendre le train avec Alice convoque les souvenirs du voyage anglais, sauf que là c’est plein sud, et que nous nous séparons à l’arrivée. Retrouver Juliette et se laisser porter, la chaleur ne nous autorise pas grand chose et ça me convient parfaitement, le quotidien, sa famille, être accueillie.

Retrouver Alice pour le séjour chez A. La surprise, le corps et le visage de G devenus adultes, je tente de retrouver l’enfant qu’il a été.
La Grande Motte. Je n’en n’avais aucune représentation. On se passerait bien de la foule, mais je me laisse séduire par l’architecture du Couchant, et les pins parasols sont rois. Une mer trop chaude.
Un message de T, dès les premiers mots deviner que c’est une très triste nouvelle. L’absurdité de la mort. Il y a des personnes on ne les imagine pas mourir comme ça.

Il me dit qu’il a aimé le dernier texte sur Corbera, qu’il a sûrement des choses à me raconter, on verra comment s’y prendre. Il me rappelle que Pauline s’est effondrée sous ses yeux.
Sur la route de la rivière je prends les devants pour jouer avec mon ombre qui s’allonge, je suis l’Alice de Carroll, je les oublie, même si j’entends le bruit de leurs conversations croisées.
Ils décident de rejoindre la fête du village. Depuis mon lit, la fenêtre ouverte j’entends la musique et je peux les imaginer danser.

Avant que nous nous quittions elle me dit qu’elle aime l’énergie que ça leur donne de nous recevoir, d’explorer les rivières, d’aller jusqu’à la mer. Moi ce sont les repas préparés en choeur, les mots du soir, quelque chose de la famille retrouvée.

nous vivons dans l’éclat

Deuxième jour de plongée dans les archives d’Anne-Marie, prenant toutes sortes de précautions pour ouvrir les cartons. Découvrir les photographies des Calinottes évoquées dans La première fois, dont l’existence m’obsédait depuis la lecture du texte, la nécessité des traces, même s’il ne s’agit pas de ma maison d’enfance. Un grand tirage de l’estuaire dont le gris chaud convoque le souvenir de la cérémonie d’adieux à Lamarque.

Tous les mots, tous les commentaires de l’horreur renforcent mon incapacité à penser, désarmée n’est pas assez fort.

Une bande de lumière encore bleue découpe le sommet des crêtes. J’ouvre la baie pour photographier encore les collines silencieuses, un frelon en profite pour entrer dans la pièce, balai de lumières et de fenêtres pour le faire sortir. Le jour est levé maintenant que nous quittons la maison un peu sonnées, je découvre le paysage sur le trajet retour vers Valence, étrange sensation de temps à l’envers — il faudra revenir, un peu de silence s’installe. Retour un peu brutal à l’atelier, réveil de la douleur dans la main droite, l’épanchement ne se résorbe pas, rumination.

Départ pour Nice, dans le train je rattrape maigrement mon retard de lectures, découvre le très beau Villa Zamir d’Hélène Gaudy. J’ai cru que nous nous approcherions de la villa pendant le séjour à Nice, la lecture m’en décourage, et me fait accepter le renoncement. En interrogeant notre rapport à l’image, à la mémoire, aux lieux d’enfance, ce récit résonne intensément, réactive l’envie d’avancer sur le projet corse. À Nice, nuages roses en bord de mer, mauresque, puis diner avec Nina, les chansons qui nous parlent, son travail, la joie.

Rétrospective Thu-Van Tran au Mamac, Nous vivons dans l’éclat. Empreintes, persistance de la mémoire, rêves, engagement, l’exposition nous cueille. Émerveillement devant Le génie du ciel — installation d’une centaine de porcelaines sur lesquelles l’artiste a moulé des ailes d’oiseaux, comme émergeant de la roche, une allégorie du deuil et de la consolation.

Dans mon rêve je parle avec Valérie sur la plage de Carolles, incapable de lui dire où nous vivons cet été là, perte sèche de mémoire, j’aperçois Philippe courir sur un chemin derrière les dunes, je l’appelle, il ne m’entend pas. Angoisse terrible et persistante au réveil. Nina nous accueille Villa Arson, elle nous guide à pas vifs à travers les jardins, labyrinthes, terrasses, exposition des étudiants sortants, nous présente son espace de travail dans l’atelier des quatrièmes années, joie d’avoir accès à cette presque exhaustivité.

Réveillée dans la nuit par les éboueurs. Le bruit de la benne me transporte immédiatement à Bastia, et dans le souvenir de la chaleur. Travail à quatre mains avec Philippe, on avance sur les synopsis. Il pleut toute la journée. Retrouvailles Nina cours Saleya, elle nous raconte les vagues spectaculaires loupées la veille, le couple qui s’est fait surprendre, les rires et la peur autour. Dîner rāmen.