
Dépaysement longeant les voies du tram, les perspectives de la ville inversées. Puis la Seine, puis le domaine de Saint-Cloud et la mémoire qui affleure. Devant la croix de Lorraine du mont Valérien me revient la fierté de ma mère, ça, c’est ma croix de Lorraine, le doigt pointé sur la cicatrice blanche qu’elle a sur le tibia. Un chauffard sur le boulevard Diderot, une transfusion, un long coma, une triple fracture ouverte, elle avait douze ans. Je ne comprenais pas cette histoire de croix, je ne savais pas d’où ça venait, j’ignorais qu’elle avait été adoptée par les Forces Françaises Libres, que ce symbole appartenait déjà à la famille avant de venir s’inscrire sur la jambe de ma mère. Ça avait donc à voir avec Antoine, l’oncle disparu, arrêté puis déporté, dont il ne restait ni tombe où se recueillir ni descendance pour prolonger le souvenir, seulement un visage sur deux photos de mariage, presque anonyme, dans l’ombre du quatrième rang. Elle le faisait tenir là, sur le tibia, il s’incarnait dans cette histoire de Croix de Lorraine, elle transformait sa blessure en signe de ralliement, une médaille qui affirmait sa force à elle, la survivante, et la reliait à Antoine, dont le prénom allait continuer à circuler dans la famille longtemps après sa mort. Et quand elle mit au monde sa petite dernière, elle l’appela Antonia, en hommage au héros.
Cette semaine l’adjointe au maire de Paris chargée de la mémoire a validé le texte qui sera apposé sur la plaque en hommage à Antoine. Son nom aurait pu disparaître avec lui, absorbé dans le grand effacement ordinaire des morts. Mais depuis des années je m’obstine, archives, témoignages, dossiers administratifs, et bientôt son nom sera fixé sur une façade parisienne.



La chaleur revient, s’infiltre, rampe. Un orage nous fait miroiter l’illusion de fraîcheur. Après la pluie je m’élance et mon pied plonge dans une flaque. Et si j’ai une sensation d’étrangeté, c’est que l’eau est chaude. Je me sens presque coupable de ma chance, demain je retrouve Erbalunga, l’horizon et de l’air. J’espère y trouver la force de reprendre l’écriture.
Avant de quitter la maison, je dessine un autoportrait et le laisse sur le bar à l’attention de Philippe, souris intérieurement repensant à cette manière que j’ai eu longtemps de communiquer ainsi avec lui, inscrire ainsi une forme de présence, je n’avais plus fait cela depuis des années.

