gestes

Elle entre dans la salle de bains, le robinet goutte. Elle serre le métal, ça grince, ça résiste, ça s’arrête. Devant le miroir elle lisse ses cheveux avec un peigne en plastique bleu, approche les lames de son front, lèvres pincées, sculpte sa frange en trois coups secs, des éclats roux se collent sur l’émail blanc.

Debout près de la fenêtre avec son bol de café, elle regarde au dehors, la clarté qui revient, peut-être le son d’un piano ou seulement l’idée d’un piano. Elle colle son front à la vitre pour sentir le froid, se détache, efface l’auréole d’un revers de la manche. Puis elle retourne vers la table où elle a laissé son paquet de cigarettes.

Elle cherche ses gants, d’abord un regard circulaire, ample, qui s’accroche au-dessus des meubles, les gants ne sont pas là. Elle fouille les poches du manteau qu’elle a déjà enfilé, ouvre le tiroir du haut de la commode, brasse les nippes, elle les attrape à pleins bras et les jette sur le lit ouvert. Elle dessine une constellation de bas, de culottes, de chaussettes et elle pleure. Elle trouve des gants désassortis, elle quitte la pièce, les larmes cognent.

Et puis la baignoire. L’enfant qui rit. Elle l’enveloppe dans une serviette éponge, la soulève hors de la baignoire, la porte jusque sur le lit recouvert d’un jeté en velours. Elle lui frictionne la poitrine, le ventre, les cuisses en riant aussi. Et puis elle la couvre de baisers, ses joues en feu, ses mains petites, ses cheveux humides, l’enfant rit de plus belle et la pièce semble pleine, elle l’embrasse encore.

Dans la cuisine, des journaux étalés sur la table, sa main qui plonge dans le sac en kraft, en sort une pomme de terre. À l’aide d’un économe elle déroule un long serpent de peau terreuse en chantonant une comptine d’autrefois, Marie assise sur une pierre, sur une pierre…. Et la fillette qui entre, s’approche de la table, ramasse une pelure brune qu’elle fait glisser entre ses doigts.

Dans la chambre, le lit. Du mollet elle explore l’espace libéré sous la couverture, encore tiède, amolli par le corps de sa soeur. Elle remonte le drap sur son visage, hume l’air du lit, son odeur lourde et apaisante. Elle pose sa main sur son ventre, qu’elle soulève d’une lente inspiration, puis elle joue à la morte.

commencer à agir

Dans le couloir, j’entends les pieds traînants de ma voisine, elle a une démarche contradictoire : ses pas sont à la fois rapides et lourds.

Je filme la neige, surtout pour envoyer les images à Nina, elle me répond que c’est trop beau, ce temps suspendu, elle ne se souvenait pas que la neige tombait si lentement. J’ai oublié de photographier la ville, ça n’aurait sans doute pas dit le ralentissement, le calme qui s’impose.

Daria Kamenka, villa Miramar, Collections du musée départemental Albert-Kahn

Je réagis à la publication de photographies d’Hélène Gaudy sur Facebook, où je retrouve le portrait de cette petite fille que j’avais déjà partagé ici. Hélène me précise qu’il s’agit de la grand-mère de Marcelline Delbecq. Marcelline découvre mon article, m’écrit comment elle a découvert la présence de sa chère Daria dans les Archives de la Planète, sa sidération. Je me rappelle comme j’ai espéré moi même retrouver un lieu, un visage parmi les autochromes du musée Albert kahn. Heureuse de cette rencontre virtuelle, qui conforte mon besoin d’explorer les traces.

Ce week-end j’aurais dû être à Toulon pour participer à la foire du livre du Var, invitée par une libraire qui voulait y présenter Comanche dans le cadre d’une carte blanche. Mais le département du Var a fait le choix cette année de ne pas retenir les candidatures provenant d’auteurs auto-édités, j’étais au Japon quand la mauvaise nouvelle est tombée, je n’ai pas eu le temps d’être déçue, mais j’ai touché la limite de l’auto édition. Sans doute qu’il est temps de tourner la page.

Je n’ai toujours pas envoyé mes lettres au 14, un brouillon est prêt, qu’il me suffirait de recopier à destination des quatres habitants recensés sur les pages blanches, mais je fais passer toujours autre chose avant. J’ignore si c’est la crainte des refus des habitants, ou celle de pouvoir entrer dans l’immeuble, je pose ça là en espérant que ça me donne l’élan. Comme me l’écrivait D ce matin, on pourrait se dire d’arrêter de penser et commencer à agir.

quand les gestes encore

expostion Travelling, Musée du Jeu de Paume, novembre 2024

Ça m’a attrapée quand je suis entrée dans la salle du musée du Jeu de paume, quand j’ai vu la faïence jaune pâle des murs de la cuisine de Jeanne Dielman, quand j’ai vu Delphine Seyrig, la bassine d’eau et les pommes de terre, que m’est revenue l’émotion de la première fois, quand les meubles, les motifs du papier peint et des rideaux et du fauteuil, quand la lumière faisaient apparaitre les visages de ma grand-mère, de ma tante, de ma mère, de ma tante surtout. Quand je me suis souvenue de la comptine des pommes de terre, quand les gestes encore, et les décors, les couleurs familières, quand le corps œuvre au-dessus de l’évier, de la cuisinière, de la table de la cuisine, quand Jeanne boit un verre de lait, quand Jeanne dans la baignoire, quand Jeanne se maquille, quand la banalité belle, quand à peine la voix de Delphine Seyrig, quand toujours le corps, les gestes lents, précis, quand les détails, quand tout me fait revenir encore à Corbera. Le souvenir ému glissera vers l’inquiétude, quand la mécanique des jours déraillera, qu’on s’interrogera sur la place d’un meuble, la force d’un geste, sans deviner jusqu’où.

archive familiale, 14 avenue de Corbera

un costume de crédibilité

Tour et détours jusqu’à la MEP, Science/Fiction, trop de monde dans les salles sombres, exiguës, le miroir inversé de ce que j’ai pu vivre à Teshima.
L’écœurement et l’effroi. La formule vieux mâle blanc m’a souvent dérangée — je n’aime pas ici l’usage du mot « vieux » — mais elle n’a jamais eu autant sa place, ils ont gagné, et nous n’avons pas fini d’avoir peur.
Le message photographique de Nina, elle marche dans la rue, sa main tient les pages imprimées de son mémoire, emballées sous film transparent, ces mots émus qui arrivent après la photographie, je la remercie silencieusement pour la joie que ça me fait.
L’invitation à Vincennes, il fait nuit, je traverse des petits morceaux de bois, à l’aveugle, c’est étrange, presque inquiétant, des petites peurs d’enfance qui remontent, la joie de retrouver cette petite fille.
Le jeune homme s’est installé dans l’encoignure de la fenêtre, le corps épouse les angles comme un L, je ne veux pas imaginer qu’il y dorme.
Rendez-vous à la banque pour ma petite entreprise. J’enfile des talons pour la première fois depuis longtemps, un costume de crédibilité, je sais que c’est idiot, mais sur le moment ces cinq petits centimètres gagnés et l’élégance de mes bottines me donnent l’assurance nécessaire. Dans le hall de l’immeuble je suis gênée par le bruit de mes talons, je croise madame U — pour qui j’ai une certaine affection, parce que son mari était corse, qu’il marchait les mains dans le dos exactement comme Simon, parce qu’elle est veuve depuis des années et qu’elle a une forme de dignité sèche qui m’impressione. Elle me dit que si elle avait ne serait-ce que la moitié de mon énergie, ça lui ferait du bien, je souris, le déguisement fait bien illusion.
Sur les pages blanches, quatre habitants du 14 sont répertoriés. Je commence par Béatrice, elle me répond, sa voix est un peu agée. Je commence à dérouler mon histoire, elle m’interrompt, mais vous êtes déjà venue, non ? Je n’ai pas le temps de la contredire qu’elle m’assène un « non madame c’est privé » définitif. Je compose les trois autres numeros, ça sonne dans le vide. Je m’interroge, quelqu’un d’autre serait venu investiguer au 14 ? Je décide d’écrire à Béatrice pour tenter de la convaincre de m’ouvrir la porte du 14.

un peu de lumière sur les pierres usées

Depuis le retour du Japon, le plus difficile c’est le manque de lumière, et je ne prends aucune photographie. Comment poursuivre le journal maintenant que j’ai fini de prolonger le voyage ?

Les retrouvailles avec les filles, Nina montée de Nice pour quelques jours, Alice réinstallée dans son ancienne chambre pour mieux profiter de sa présence, la vie à quatre, l’impression fugitive de remonter le temps. La visite éclair de D qui me demande s’il n’est pas trop difficile de circuler en vélo dans Paris, sûr qu’après la rêverie Naoshima / Teshima c’est un peu raide. On évoque la possibilité de vivre ailleurs, des noms de villes lancés comme des amarres. Me revient ce dimanche matin, au milieu des années quatre-vingt dix, où après avoir passé une nuit dans l’appartement prêté par A cité d’Angoulême, après avoir été éblouis par la lumière de ce matin là, nous avons élu Paris. J’ai toujours su que nous habiterions l’est de la ville. Peut-être à cause de Corbera, de la traversée de Belleville les dimanches où nous allions déjeuner chez ma tante chérie, de la place Albert Camus, de la rue Richard Lenoir où vivait AMG, du trajet de la ligne 20 pour rejoindre Duperré depuis la gare de Lyon. Voulant m’assurer de l’ordre des stations je découvre qu’aujourd’hui la ligne 20 n’emprunte plus cet itinéraire désormais assuré par le 91.

Le travail reprend sa pleine place, même s’il a retrouvé un semblant de sens depuis le voyage, il prend trop d’espace, je me demande comment je faisais avant, et à quand remonte avant. Philippe me rassure, tu n’auras qu’à retourner à Corbera et ça viendra. Il sait vraiment me rassurer, je reçois la chaleur de sa confiance, mesure combien celà m’a manqué dans l’enfance et comme j’ai moi même parfois du mal à rassurer les autres.

Je me souviens que le plus petit cimetière parisien est à Montmartre, c’est aussi le plus ancien, il n’ouvre qu’une fois par an, le 1er novembre, pour une fois je m’en souviens à temps. Le ciel mou s’éclaire. Derrière la vitre du restaurant l’homme déjeune seul, j’observe sa manière délicate de découper le poisson. On traverse la foule du Tertre. Devant l’église Saint-Pierre une file d’attente s’est déjà formée. On ne peut entrer dans le cimetière que par petits groupes, à l’invitation d’un guide, toutes les quinze minutes. Il y a le soleil qui s’accroche aux feuillages encore verts. Des personnes qui s’interrogent, pourquoi faisons-nous la queue ? Les cuivres rutilants de la buvette installée dans cour. Le bronze sculpté de la porte immense qui ferme l’accés au cimetière tous les autres jours de l’année. Il y a trois gardiens postés à l’entréee du cimetière, comme nous sommes maintenant en tête de file on plaisante avec eux, ne pas parler aurait été impoli. L’un d’eux m’offre un cannelé confectionné par une collègue. Notre guide se présente, nous la suivons dans le cimetière minuscule avec le sentiment d’être des privilégiés. Sa voix est tendue, son approche historique ennuyeuse, nous nous échappons discrètement. Il y a encore un peu de lumière sur les pierres usées, des moucherons volètent au-dessus des mousses, des vies minuscules. Je prends les seules photos de la semaine.

la beauté de Teshima

En regardant mes photos je m’interroge. Étais-je à ce point émue de n’avoir pas su faire les bons réglages, les cadrages qui révéleraient la beauté de Teshima ? Sans doute que seule la mémoire est capable de conserver cet émerveillement. Teshima, où j’ai contemplé la mer de Seto assise sur un banc de métal, où j’ai écouté battre des cœurs, où j’ai observé des gouttes d’eau sourdre du sol, où j’ai senti la chaleur intense, inquiétante d’un 18 octobre.

Après avoir contemplé l’horizon fermé, après nous être photographiés à l’aide du retardateur assis sur a Place for sea dreamers, nous avons repris nos vélos pour rejoindre l’installation de Boltanski. Dans une petite pièce face à la mer on peut écouter battre des milliers de cœurs. Il y a plusieurs manières d’entrer dans Les archives du cœur, par nom, par lieux. Je cherche en vain des ami.es, j’écoute battre des cœurs d’inconnus. Puis on pénètre dans une pièce obscure, une ampoule s’allume et s’éteint au rythme des battements d’un cœur. Quand on s’en approche, les battements s’accélèrent et s’amplifient, puissants comme une étreinte. On s’éloigne prudemment comme si nous craignions un emballement irréversible.

Gravir joyeusement les pentes, griserie d’air vif dans les descentes, le vélo et sa liberté d’enfance. Nous partageons une pizza juste au-dessus du Teshima Art Muséum. L’architecture en béton blanc aurait la forme d’une goutte d’eau avant l’impact. Sa manière d’être posée sur la pente, les rizières cultivées autour, la chaleur, me transportent au Cretto di Buri de Gibellina. Peut-être que si j’y pense, c’est parce que tout à l’heure, dans la cabane sur la plage, j’ai cherché les battements du cœur d’Arnold.
D’abord il y a un chemin qui serpente dans la nature intense, bruissante de chants d’oiseaux. A l’entrée de l’architecture, on recueille les consignes, les photographies sont interdites, sur le sol il y a des choses fragiles sur lesquelles vous ne devez pas marcher, merci de respecter le silence. Nous enlevons nos chaussures, nous entrons prudemment dans la coquille blanche. Nous sommes reliés au monde extérieur par deux ovales découpés dans la voûte qui laissent pénétrer l’air et la lumière. Le sol est parfaitement lisse, mais on perçoit des mouvements furtifs, de minuscules gouttes d’eau se forment à sa surface, surgissant de terre par d’invisibles ouvertures. Les gouttes glissent pour se rejoindre, elles forment des ruisseaux, des flaques, des constellations mouvantes, des archipels. On observe, souffle suspendu, un monde qui se fabrique sous nos yeux. Le temps s’arrête, nous enveloppe. On marche timidement entre les gouttes, les flaques, sans jamais se gêner les uns les autres, à pas de fourmis. On ne parle pas. On s’arrête, on fait corps avec l’œuvre vivante, entre ciel et terre. Je fais corps, des larmes se forment.

On reprend nos montures électriques pour nous rapprocher de La forêt des murmures, une autre installation de Boltanski. On traverse un village silencieux, on marche longuement, à l’entrée de la forêt un panneau signale la présence de sangliers. Nous ne nous battons que contre les moustiques, jusqu’à être saisis par le chant des carillons suspendus aux arbres du mont Danyama. Ils sonnent comme en écho aux cœurs du matin. Je n’ai pas quitté l’île, que je voudrais déjà y revenir, écouter encore ces âmes qui nous traversent. 

Dans mes chaussures, il y a des grains de sable, je les y ai laissés parce qu’ils viennent de la plage de Teshima. 

Les herbes éclairées dans la nuit, Naoshima

La puissance du Shinkansen qui traverse la gare d’Okayama me soulève l’estomac. Sur le quai, en attendant le local pour Uno, on entend des chants d’oiseaux diffusés par des hauts-parleurs.

Traverser la mer, sentir une chaleur d’été, le ciel s’enflamme, j’ai l’impression en arrivant à Naoshima de retrouver quelque chose de la Corse. La nostalgie à l’œuvre, qui me pousse à souvent relier un paysage que je découvre à un paysage connu. Les herbes éclairées dans la nuit.

Nous tentons de faire le tour de l’île en vélo, mais la partie de nord de l’île est condamnée qui abrite les activités industrielles de Naoshima. Les sites sont protégés, on est bien les seuls à s’aventurer par ici, à découvrir le saisissant contraste avec le reste de l’île où la nature se déploie, mise en relief par les lignes pures de Tadao Ando.
Se souvenir de ce qui se loge dans les ombres, les images projetées. Les mains d’Amanda Heng nouées avec celle de sa mère, les horizons flous de Hiroshi Sugimoto.

On avise un petit café à l’étage d’une maison près du port d’Honmura. Nous sommes seuls avec la femme qui nous accueille, dans un décor de caravane des années soixante dix. Sur les tables des bouquets de fleurs cueillies au jardin. Elle allume la musique à notre attention, comme si ça définissait l’instant. Pendant que nous savourons notre café nous l’entendons fureter, ouvrir et fermer des sacs plastiques. remplir des boîtes de biscuits, glisser des glaçons dans la bonbonne à eau. Ces gestes lents, appliqués ne me semblent pas utiles, j’ai l’impression que c’est une manière de se soustraire à l’intimité. Je pense à Jeanne Dielman. 

Minadera. Le guide nous indique comment circuler dans l’espace, la main droite devant toujours rester en contact avec le mur. Maintenant nous entrons dans l’obscurité, on avance lentement, la main parfois surprise de sentir l’arrête de l’angle d’un mur, on change de direction, on appréhende le vide à pas hésitants. Le guide nous enveloppe de sa voix suave, en japonais puis en anglais, à présent nous pouvons nous asseoir, ça va bientôt commencer, nous devons juste être patients. Il nous abandonne dans la pièce noire et silencieuse. Au fond de la pièce, on finit par distinguer un écran, à peine éclairé. La surface s’anime d’images fantômes que l’œil fabrique. Le maître de cérémonie revient, nous voyons sa silhouette se déplacer dans l’espace, il affirme que la lumière n’a absolument pas changé depuis que nous sommes entrés. Il nous invite à nous approcher de l’écran, nous rassure, le sol est plat et nous ne devons pas avoir peur. J’approche mes mains de l’écran, en réalité un espace vide ménagé derrière une cloison découpée. Backside of the moon, l’impression que la lumière est une matière que mes mains tentent d’attraper en vain.

Un jeune couple rejoint notre hébergement, ils viennent d’Israël, en voyage de noces au Japon, ils n’ont pas d’enfants, pas encore, mais ils se demandent, dans quel endroit, c’était en anglais, In which place could we have a child today ? Le lendemain nous les retrouvons sur le bateau qui nous conduit à Teshima, j’en profite pour leur demander leurs prénoms, Or (lumière) et Nir (champ labouré), la beauté des langues : quand les prénoms ont un sens en lien avec la nature.

Puis Hakone.

Un peu avant d’arriver à Shin-Matsuda on glisse entre les montagnes, on passe des rivières, on oublie la ville japonaise, je me repayse. Puis Hakone.

Vertige au dessus des carrières de souffre. Nous sommes une foule immense pour redescendre en téléphérique depuis Owakudani, le mont Fuji apparaît à travers les vitres de la salle où nous avançons à petits pas entre les sangles des poteaux de guidage, il nous console de l’attente. Depuis le bus les sommets des herbes de la pampa de Sengokuhara attrapent des derniers rayons de soleil. Je me souviens de la fascination que j’avais enfant pour ces herbes.

Le lendemain on échappe à la foule. Au pied des cascades de Chisuji. Sur la route Tōkaidō. Dans les bois du Pola muséum. Le soir je me plonge dans l’eau chaude du Onsen aménagé au sixième étage de notre hôtel alors que l’air est frais dehors. La diversité des corps me fascine.
Ici photographier la transparence des feuilles devient obsessionnel. Ici on voit aussi de vieilles personnes qui marchent les mains croisées dans le dos. Geste encore associé au souvenir de mon oncle Simon. Des mains qui n’auraient plus de tâches à accomplir, des mains qui refuseraient de prendre encore au monde. Des mains qui se lient pour se soutenir l’une l’autre.

Dans la nuit il y a seulement les lumières

À Tokyo retrouver ses marques, le chemin vers l’hôtel, le quartier de Jingumae arpenté si souvent lors des précédents voyages. Le soir nous dînons de ramens à l’abri d’une bâche en plastique.

De la chambre au vingt-deuxième étage du Tokyu stay on ne voit pas le cimetière d’Aoyama, mais la ville à perte de vue. Je ne cherche aucun repère, et même le temps s’efface.

Lors d’une des rencontres organisées par l’équipe japonaise, une cliente nous raconte avoir été à l’hôpital. Craignant de mourir elle avait apporté avec elle les vêtements et objets (que nous créons) pour se réconforter. Elle s’en est sortie, elle croit que c’est un peu grâce à nous. Mayuko se met à pleurer, et nous pleurons toutes ensembles.

Nous retournons dans le vieux Yanaka depuis Nezu. Dans les ruelles un air de fête. Les habitants du quartier ont installé des petits stands de boissons et nourriture. Les garçons ont commandé un café hand drip tandis qu’une jeune fille nous donne la recette de la soupe miso qu’elle prépare dans un grand faitout. Aujourd’hui les chats ont déserté le cimetière, je pense à Chris Marker.

Rejoindre Ebisu par la Yamanote et sa lumière incomparable. Nous utilisons les toilettes du parc immortalisées par Wenders. L’enfant à la fontaine lave un seau méticuleusement, ici la perfection s’apprend dès l’enfance.

Dernière soirée à Tokyo avec Fumie, Hisashi et Saki. Dans la nuit il y a seulement les lumières, des espaces de travail désertés. La lune grossit, elle s’accroche aux sommets des tours.

comme si une distance s’était effacée

Autour de nous des passagers de connivence avec le commandant de bord commentent le vol, on devine qu’une fête se prépare à l’arrivée. À la fin du voyage une hôtesse émue nous raconte que c’est la dernière rotation du pilote, qu’il s’appelle Roland, ça me fait sourire.

À Osaka la chaleur. Explorer un quartier que nous ne connaissons pas pour lutter contre l’envie de dormir. Le tramway se glisse entre les immeubles, architectures insolites, rouille, bois, béton, ciel bleu, la ville comme elle me saisit chaque fois. Des sanswichs moelleux face au Sumiyoshi park, lanternes, bois laqué rouge, reflets, chat zen. Retour à l’hôtel, s’accorder une heure de sommeil, retrouver Fumie pour dîner.

Lundi Philippe s’échappe, je pars travailler chez mon client, tiraillement plus intense que les fois précédentes. Sur le quai du métro à Osaka, les sièges sont installés parallèlement aux voies pour empêcher les voyageurs d’avoir des pensées suicidaires.

Journée à Nara avec l’équipe, marche sous ciel blanc dans les ruelles de Naramachi, plats fermentés, peinture sur papier washi. Le sencha et les pâtisseries de saison aux châtaignes. Les portraits impériaux dans les couloirs du Nara hotel. Les sanglots des enfants surpris par le mouvement brusque d’une biche.

Nara, あなば

Retour à Osaka, jusqu’au bout la ville se dérobe, et la nuit tombe vite, l’appareil photo reste poids mort sur l’épaule. Traditionnel welcome dinner avec l’équipe japonaise, les udon et la timidité des hommes. Je n’ose plus photographier les gens dans la rue, comme si une distance s’était effacée. Je rate aussi l’arrivée du shinkansen en gare de Shin-Osaka.