Ce n’est pas la vérité qui nous bouleverse

L’enfant dans le train ébloui par le colza, regarde papa on dirait que c’est de l’herbe jaune mais en réalité ce sont des fleurs MINUSCULES. Son émerveillement palpable. Et le père répond que oui c’est du colza, et qu’enfant, il appelait ça de la moutarde et le fils s’étonne que son père puisse être aussi crédule, tu croyais vraiment que c’était de la moutarde ? 

Tu me demandes le titre d’un livre que nous avons lu tous les deux plus jeunes, tu précises deux tomes énormes, je te réponds sans hésiter L’homme sans qualités. Si je me souviens précisément de l’époque où je l’ai lu, je crains d’avoir peu de souvenirs du livre, mais cette réponse immédiate, presque instinctive, donne à ce souvenir une densité qui me réconforte. Dans l’appartement où nous logerons à Marseille je découvrirai dans la bibliothèque les deux tomes du Musil, dont la tranche est décolorée par la lumière.

Au musée Matisse, le vertige du temps, l’émotion intacte devant les dessins et les peintures, la matérialité du papier, les couleurs, une sensation d’intimité, tout est là, à portée, qui donne envie de peindre, de découper. Même si nous avons décliné notre identité à l’entrée, le sentiment d’être passagers clandestins à la Villa Arson, l’école est fermée aujourd’hui, Nina nous guide au pas de course, comme elle le fait souvent, avec son énergie décidée. On grimpe les escaliers presque en cachette, on évite le directeur sur les terrasses, on rit, bref sentiment de transgression.

Nina travaille sur une édition de notre journal filmé. Devant les photogrammes elle ne sait pas toujours à qui attribuer certains plans. Parfois nous-mêmes doutons, parcourant les mêmes lieux, dans des temporalités parfois proches, les plans deviennent des objets flottants, indistincts. C’est peut-être la force de notre journal, notre effacement derrière les images pour recomposer un corps d’expériences, de lieux, de temps partagés.

Nuages accrochés aux collines, pluie continue. Nous regardons avec Nina un documentaire de Dominique Cabrera, Le Cinquième plan de La Jetée. Le cousin de la réalisatrice croit se reconnaître enfant dans un plan du film La Jetée : sa silhouette de dos, ses oreilles décollées, le manteau et la coiffure de sa mère. À partir de ce détail infime, Dominique Cabrera mène une enquête, d’abord intime et familiale, pour glisser vers le cinéma lui-même, Chris Marker devenant à la fois sujet et guide. Le film semble être un prétexte pour remuer le passé, faire parler les images, faire revivre les absents. Peu importe la vérité, on est bien plus sensible aux coïncidences, aux connections constantes. Ce n’est pas la vérité qui nous bouleverse, mais l’impression de l’effleurer. Je pense à la photo de la place de la Concorde au moment de la libération découverte chez ma tante, et la légende de Marie-Louise indiquant la présence de mon père sur l’image. Je pense à Philippe agitant une loupe au dessus des photographies dans la maison de Lasne, à l’exposition Memories of the Future visitée le lendemain à Bruxelles. Je pense que ça va bientôt faire trois mois que j’ai écrit aux archives de Caen. Je pense qu’il y a un endroit où j’espère retrouver un visage.

Marseille, la familiarité. Nous logeons au cinquième étage d’un immeuble situé sur une des collines de la ville. Un balcon étroit fait le tour de l’appartement, on s’y tient prudemment, le mistral est de la partie. La vue est à couper le souffle, je m’étonne d’une perspective inédite sur le massif des calanques et les tours du Roy d’Espagne. Je me demande sur quelle colline nous n’avons pas encore vécu dans cette ville. Alice nous rejoint. Le lendemain nous grimpons lentement vers les hauteurs du parc Longchamp. Mais nous comprenons très vite qu’il y a empêchement. Un gardien nous tue les tympans à coups de sifflet stridents. Le parc ferme. On se regarde, incrédules, quelle urgence justifie de déployer une telle force ? Pour les intempéries s’excusera un gardien croisé à la sortie, lui-même ne semble pas y croire. Désormais c’est comme ça que ça se passera ? On nous chassera brutalement des jardins à cause du vent ou autres averses ?

« j’ai continué à réfléchir, et plus je creusais la question et plus je me disais que tout communique, plus je creusais la question et plus je me disais qu’il fallait creuser les questions, chaque question, que c’était ça l’urgence, s’arrêter et creuser chaque question, ce qui demande un temps fou c’est vrai, et alors, au moins pendant ce temps je ne construisais pas des trucs débiles et hideux et qui détruisent tout. », Juliette Mézenc, Bassoléa ou de l’herbe dans le ventre.

le présent aide parfois à la beauté

Nous retrouvons Alice et Maxime place de la République. Ascension de Belleville, le parc, une brasserie. Je choisis le poulet rôti, il me semblait que c’était un plat du dimanche, même si je ne suis pas sûre d’en avoir mangé souvent, le dimanche, chez ma mère. Discussions plutôt enjouées.

Une lectrice de Comanche m’écrit par mail, je ne la connais pas, c’est mon amie Agnès qui lui a prêté le livre. Ce qui me touche c’est l’endroit de sa reconnaissance, non pas de mon travail, mais de l’absence, de l’effacement, volontaire ou induit, du silence, ce qui a été décidé pour tenir, des formules — profession du père, décédé, je la connais bien et je sais à quel point, à chaque rentrée elle vient pointer ce trou béant. Je crois que dans l’enfance, il n’y a jamais eu qu’une compassion furtive, le temps de prononcer trois syllabes, or phe line. Puis le silence, l’inquiétude muette. L’incapacité à consoler, l’impuissance des mots.

Nous regardons un film d’Yves Boisset. Kristina Janda y joue le rôle d’une Allemande, mais j’entends son accent polonais. Je ne suis pas seulement en train de dire que je reconnais l’accent : c’est une réminiscence physique. L’accent me traverse, convoquant immédiatement les visages de Piotr et Monica, la lumière blanche de Marseille l’été de mes treize ans.

Alors que nous installons l’exposition avec A, nous parlons de la quête des origines, des silences. Elle m’explique comment le mutisme de son père autour de sa propre mère, de sa grand-mère, l’a poussée à faire des recherches généalogiques. Elle s’est lancée dans un chantier d’écriture : inventer la vie d’une dizaine de personnes de sa famille, les reconstruire à partir de traces infimes, d’indices biographiques d’état civil. Je suis médusée par la joie qu’elle éprouve à inventer ces existences. Le manque ouvre un espace plus grand que la vérité. Au vernissage, Agnès arrive avec l’amie lectrice qui m’a écrit dimanche, je suis émue, je crois que nous ressentons toutes les deux le besoin de nous toucher, d’un geste qui dit je te connais.

Je trie ma messagerie, parfois j’ouvre des emails pour m’assurer de ne pas supprimer quelque chose d’important. Plongée vertigineuse. Des situations qui se répètent, des moments restés intacts dans ma mémoire, des échanges oubliés qui me troublent. Je redécouvre une assurance que j’ai l’impression d’avoir perdue tout à fait. Mais le sentiment d’être beaucoup plus libre aujourd’hui.

Neige de fleurs de cerisier. Au milieu du trottoir, deux enfants assis à califourchon sur une trottinette. Le plus grand chante Vent frais, vent du matin. Son chant est clair, presque lyrique. Ses mains battent en l’air la mesure à la manière d’un chef d’orchestre. Le plus petit l’écoute avec une intensité absolue. Être saisie par leur capacité à être pleinement là, à croire totalement à ce qu’ils font.

Comme me l’a suggéré Damien je décide de faire des tirages cyanotypes à partir de négatifs des photos prises à quatre mains au Yashica avec Nina. J’enduis le papier dans la salle de bain, je lui trouve finalement une bonne raison de n’avoir pas de fenêtre. Au moment des tirages bien sûr le ciel se voile, cette fois je vérifie les UV, ajuste les temps d’exposition. Craignant que le temps se gâte tout à fait, je procède à l’arrache. 6 x 6 cm c’est petit. Il y a beaucoup de flou et les expositions sont imparfaites. Je fais sécher sous buvard. Je rassemble les bandes en un petit paquet compact, je les glisse dans la valise pour Nice. Je cours acheter le dernier livre de Claude Favre, Membres fantômes, dont une chronique partagée sur le web vient de me rappeler l’existence, je l’ouvre au hasard, lis la phrase qui s’impose, le présent aide parfois à la beauté.

comme si nous étions tous la même personne

En marchant sur les sentiers avec Dodo, les silences et les mots nous rapprochent. Elle me fait découvrir une maison abandonnée. Il y a quelque temps, elle est venue cueillir les jonquilles qui jonchent le sol. Un graveur assez connu y vivait, et Dodo a connu la dernière occupante, la femme du graveur, qu’elle aidait à domicile. En collant mon objectif aux vitres poussiéreuses je pénètre dans la maison. Elle est vide, Il reste au sol quelques gravats, un lavabo accroché au mur et un poêle en fonte ouvragé. Nous faisons le tour de la maison : aucun carreau n’est brisé, les portes sont toutes verrouillées tandis que les volets restent ouverts. Vingt ans se sont écoulés depuis son abandon, et je suis surprise qu’elle n’ait fait l’objet d’aucune intrusion.

Avant que je parte, nous emballons mon butin : le carnet du voyage à Alger de Marie-Louise, quelques photographies encore, une rédaction au lyrisme ampoulé dont l’auteur nous échappe , supposant qu’il peut s’agir de mon père, Dodo me la confiée. Un tableau de Maurice dont la composition, d’après une note de Marie-Louise, aurait été suggérée par mon père à mon grand-père. On devine une femme nue dans les larges touches colorées qui entourent des anémones. J’accumule ces objets, ces témoignages, je souris intérieurement à ma mère qui s’est appliquée toute sa vie à se délester. Avant mon train retour je bois un thé à la gare du Midi avec Catherine Koeckx, et nous évoquons la présence des sœurs Brontë à Bruxelles. Traverser le pont Lafayette se révèle être une petite épreuve après le calme de Lasne.

Nathalie m’avait proposé de revenir dans la forêt. Je manque le train que j’avais prévu de prendre Gare du Nord à deux minutes. Je décide de boire un café pour tuer l’attente, et m’arrête à la boutique Pierre Hermé, où, il y a une semaine, j’avais acheté les macarons apportés à Lasne. Je choisis un parfum — pignons de cèdre  — que je n’ai pas eu l’occasion de goûter. En savourant mon café et mon macaron, je trouve la dépense un peu excessive, elle me déplace, je deviens un personnage de roman. Ce n’est pas la même chose de dépenser une somme pour un cadeau, et de le faire pour soi. Conditionnée par l’enfance aux abois, j’ai l’impression d’accomplir un geste colossal — une sensation qui m’envahit chaque fois que je prends un taxi. Le souvenir brûlant d’une course autour de Montparnasse avec ma mère m’habite encore : je voyais avec effarement le compteur s’emballer tandis que nous étions immobilisées. Je marche ensuite avec Nathalie, sous un soleil trop ardent que les arbres, encore nus, peinent à filtrer. Comme ma cousine, elle connaît tous les sentiers, choisit les détours qui révèlent une mare, une tour étrange, un chemin tortueux, le réconfort infini à me laisser porter. 

« Ce n’est pas ce dont nous avions rêvé… »
Ce soupir traverse l’Histoire, prononcé dans toutes les langues et tous les dialectes du monde avec le même chagrin, la même rage, la même résignation, comme si nous étions tous la même personne.

Maria Grazia Calandrone, Ma mère est un fait divers.

un rapprochement soudain

Retrouvailles. J’entends D quitter la maison de très bonne heure pour Notre Dame. J’imagine son parcours dans la ville encore calme. Je l’envie. La maladresse des mots.

Un empressement, quelque chose de presque familial entre nous, sa délicatesse d’attraper mes mains pour les embrasser, un geste entre désuétude et tendresse. Je plante mentalement un décor où il y aurait celles et ceux de Corbera, il ne dépareillerait pas, il ferait partie du tableau, une évidence. Ce qui nous aide à vivre.

Fuir la fatigue, j’ai pris les billets pour Bruxelles le 1er mars, sur un coup de tête — ce qui est plutôt inhabituel, et me voilà sur le pont Lafayette. Je compte les années, la première fois que je suis venue à Lasne c’était il y a plus de six ans — vertige. Rien ne pourra plus jamais abîmer de t’avoir retrouvé. Le chassé croisé dans les pentes roulantes de la gare du Midi, le couscous, la Cambre. Dans la chapelle Je photographie la sixième station du chemin de croix pour D, même si j’imagine que seules les photographies qu’il prend lui–même ont un intérêt pour lui. Arrivée à Lasne, déjà nos rituels, comme ouvrir des boîtes remplies de photographies, marcher dans les chemins creux.

L’architecture, la couleur fade de la façade, la présence des câbles électriques, la manière dont la lumière traverse les fleurs de magnolias, quelques chose me transporte au Japon.

Nous rejoignons un groupe de marcheuses, la brume se dissipe déjà et je le regrette, je rêvais de photographier les nappes de brumes qui ce matin pénétraient le jardin. Une des marcheuses s’interroge de ma satisfaction à photographier le bunker, quand je ne vois que les arbres qui l’ont envahi, c’est leur triomphe qui me touche.

Échange avec Nina qui m’envoie, quand je lui demande si elle va bien, une photographie du ciel de Nice, rougi par le couchant, alors que je viens de me réjouir de la beauté de celui de Lasne, c’était comme si nos regards se croisaient, un rapprochement soudain.

s’absenter aux autres

Mes jambes se dérobent, j’abandonne l’idée d’avancer sur les cyanotypes aujourd’hui, je me couche dans la chambre de Nina, je redoute de n’être pas remise pour la lecture de jeudi, la lumière de l’après midi me replonge dans l’ennui des siestes d’enfance, mais je m’endors.

Il regarde ma gravure, le flou des arbres. Même si je sais qu’il évoque le courant artistique, c’est très surprenant de l’entendre employer cette formule, tu es romantique. J’apprends, effarée, que les cyanotypes s’effacent sous les UV, mais qu’il suffit de les plonger dans l’obscurité pour faire réapparaître le tirage. Ces allers-retours — les UV feraient à la fois apparaître puis disparaître l’image —, ces formules magiques que je ne comprends pas me déstabilisent. J’achète un vernis protecteur anti-UV, j’apprends qu’il s’agit d’un polluant éternel. Ce sera la part pérenne de tout ce travail ? Je nage au milieu de tous ces paradoxes, manipulant les images dans le parfum de solvant, me rappelant mes années d’études à Duperré. Je cherche à lier les images ; les fantômes sont de toute façon déjà là.

J’entre dans la cour de La Sorbonne pour la première fois, c’est beau et un peu impressionnant. Juste avant la tombée de la nuit, une lueur rose sur le flanc de la coupole. Trois personnes m’indiquent à tour de rôle la route à suivre pour rejoindre la salle de formation de la BIS, où je vais écouter Jane Sautière. Lecture d’un texte écrit pour la collection Le livre en question, à partir de Écrire de Duras, qu’elle présente comme sa lampe-tempête. De l’agonie de la mouche, de la mort de Duras elle-même, des recherches obsessionnelles, de l’heure de la mort de Marguerite, se représenter le moment, la luminosité, la pluie et le frais, elle écrit : « Oui, je crois vraiment qu’on peut mourir à cette heure-là, au moment où arrive un jour nouveau, une nouvelle lumière, une nouvelle réquisition à vivre et à ne pas abîmer un jour neuf alors que ce n’est plus possible. » La phrase m’éblouit quand je l’entends, au point que je l’ai réclamée à Jane pour pouvoir la retranscrire ici, puisque le texte ne paraîtra qu’à l’automne prochain. Je sors de la Sorbonne, j’active mes notifications. Pendant ce temps, la terre a tremblé à Nice.

À Saint-Maur où je rejoins Céline pour une séance de photographies. Je repasse devant la grille de la meulière que j’avais photographiée la dernière fois, qui semble abandonnée, avec les deux voitures immobilisées sous un voile de poussière dans le petit jardin, la chaîne lourde cadenassée qui condamne la grille. Les pins envahissent l’espace au-dessus du jardin dérobant la maison aux regards. Je pense au chapitre Le temps passe de Vers le phare, je me demande à quel moment on viendra déloger les fantômes de la meulière.

La lecture de Marine, je suis assise à côté d’elle, dans l’écoute de son texte. Sa lecture me donne à entendre toutes les résonances entre ses mots et mes images. Nous avons ensuite un échange, notamment sur ma pratique du cyanotype. C’est tellement nouveau que je sais à peine quoi en dire, mais je pressens l’importance des zones de flou et qu’il est encore là question de perte, de tâtonnements, de la quête d’un paysage d’enfance. Tout est un peu trop intense.

Journal du combat. Place Colonel Fabien, 22 mars 2025

Il marche large, les bras tournent dans l’air comme pour balayer le monde, son visage bruni des blessures de la rue, ses cheveux comme une gorgone blanche, il s’arrête devant une vitrine, il regarde, il s’approche, il se regarde, sa main agrippe son reflet, il penche la tête, tord la bouche pour sentir que son visage lui appartient encore.

Ça n’arrive presque jamais qu’il me précède dans la chambre et s’endorme. Je suis seule dans le salon et je lutte contre le sommeil pour faire durer cette solitude, je l’ai trop rarement vécue. Je me rappelle que ma mère, qui était un véritable animal social, qui recevait sans cesse, papotait, passait des heures au téléphone, nous avait déclaré qu’elle aspirait à une plus grande solitude, pourquoi pas une retraite en couvent. Nous, les enfants, avions ri, incrédules, mais aujourd’hui, je mesure cette nécessité de parfois s’absenter aux autres. Maintenant, j’entends la pluie.

lancement

Cette semaine le journal se met entre parenthèses (un pèlerinage familial avec l’entrée au 13 rue Becaria puis passage Corbera — les filles à la maison, comme des vacances — une apparition réjouissante à la gravure — rencontrer lors d’une dînette la fille de coopérants née à Alger en 1967 —  réimpression de quelques volumes de Comanche — deux heures au café avec Marine pour faire un peu plus connaissance — être la cible d’un virus qui me met KO).

Ça n’empêche qu’aujourd’hui je suis très émue d’annoncer le lancement de Fugue pour visage,  le poème de Marine Riguet paru chez MaelstrÖm ReEvolution. Ça se passe jeudi 20 mars, à la librairie le Delta à 19h00. 

Marine m’a fait le bonheur de choisir un de mes cyanotypes pour illustrer la couverture de son livre. Lors de la soirée Marine en lira un extrait, entourée d’un work in progress de mes cyanotypes, et nous parlerons de la perte, du tâtonnement, du trouble, du paysage.

Je serais très heureuse de vous y retrouver.

des images en suspens

On marche vers La Villette, sous le ciel bleu promis et un vent frais. Après le déjeuner d’anniversaire on traverse le cimetière de Pantin, plusieurs parties sont très endommagées, des tombes effondrées. Le cimetière est immense, on a du mal à en apercevoir les limites. En sortant nous croisons deux femmes, la plus âgée à la plus jeune, Ça finit toujours comme ça les tombes, on les abandonne.

Pour m’indiquer le chemin elle m’avait dit que je devais me laisser guider par la lumière du mimosa. Sa terrasse est couverte de plantes, nous buvons un thé vert, nous partageons les patisseries que j’ai apportées. Nous avons une discussion profonde bien que nous nous connaissions à peine. Nous sommes interrompues par l’appel heureux de Nina après sa soutenance. Avant que je parte, A me coupe quelques branches du mimosa, sur le chemin du retour le bouquet danse dans le panier du Vélib, libère son parfum sucré.

Je suis rentrée dans l’atelier, je me suis assise sur ma chaise, j’ai d’abord répondu que oui ça allait, puis que non, là je n’y arrivais plus. Je n’ai pas pu allumer mon ordinateur, on verra la semaine prochaine. Je rentre à la maison plus légère, je ne suis pas sûre que ce soit de l’audace, mais un réflexe salutaire.

S’accorder une heure vraie pour écrire, prendre un café avec Magali dans la cour de la caserne, soulager une migraine, acheter des billets de train pour Bruxelles, voir l’exposition de Francis quai Saint-Michel, photographier la Seine à l’heure dorée, écouter les messages de Marine.

J’ai oublié de remettre de l’eau dans le vase du mimosa que j’avais isolé dans la chambre de Nina, il s’est recroquevillé brusquement. J’ai étalé les branches sur une feuille de papier, j’ai voulu les photographier, je découvrirai samedi que la photo est parfaitement floue.

J’ai de la chance, il fait incroyablement beau. J’enduis quelques papiers, réussis à exposer quelques négatifs, je lutte contre mon impatience et laisse le temps au soleil de faire son travail. Je m’évertue à vouloir faire apparaître le visage de la femme du cimetière de la Villette. Je suis toujours surprise de ces croisements, alors que dimanche je photographiais un nouveau portrait sur un médaillon funéraire. Obsessions plutôt que croisements. En recadrant l’image, je découvre l’intensité du regard et le sourire retenu de la jeune femme, sans doute pour masquer l’imperfection d’une dent pas tout à fait alignée.

J’étale les cyanotypes. Je crois qu’il y a une masse suffisante pour l’installation à la librairie. Je scrute les mouvements et les zones de flou. Parfois on devine seulement une trace, certains n’ont pas été suffisament exposés, ce sont des images en suspens, je ne sais pas encore comment les retravailler. En attendant l’accumulation me rassure, j’en passe toujours par là, même s’il est difficile ensuite de s’y frayer un chemin et que je n’ai jamais su m’orienter dans une forêt.

Is this love

Nous sortons de bonne heure, notre café fétiche sur le chemin de la halle Pajol est désormais fermé, je pense à Lola Lafon qui y venait régulièrement. Alice vient déjeuner, puis nous jouons, puis je l’accompagne avenue Secretan où elle doit faire quelques courses, j’achète comme elle un paquet de muffins, nous revenons vers la Rotonde, frayant entre les stands du vide grenier. Une éffigie de Marilyn capte mon regard mais jailaflemme de la photographier pour le groupe FB qui lui est dédié. Dans l’après-midi Anne partagera sa trouvaille.

L’IA de Gmail s’évertue à vouloir corriger mes messages, soulignant tous les mots accordés au féminin, je trouve ça insupportable, et je m’énerve à voix haute devant l’écran, me surprends à jurer.

Comme il faisait nuit, que c’était à cinq cents mètres de la maison, que son fils à ses côtés avait beaucoup grandi et qu’il marchait avec des béquilles, je n’ai pas reconnu ma voisine quand nos regards se sont croisés et je suis gênée de ne pas l’avoir saluée.

À la supérette Is this love diffusé à la radio, le caissier est debout et chante, il chante très bien, une voix bien timbrée, en rythme, et la cliente à la caisse reprend les chœurs avec lui, ils sont dans un même mouvement, le moment dure longtemps, ça nous éloigne du réel, et ça me rend joyeuse que ce moment puisse durer si longtemps dans la tristesse morne du magasin, un soir de semaine de gens pressés, je me retiens de chanter avec eux, je les remercie en sortant.

Quelque chose qui me chatouille sur la joue, comme des cheveux, mes doigts viennent au contact de cette caresse qui s’anime — un insecte, à la comissure des lèvres maintenant — mes doigts s’agitent, c’est une araignée. Je surréagis, elle n’est pas ridicule, une de ces grandes aeriennes qui ressemble à un faucheux. Philippe se moque gentiment — j’aurais bien aimé t’y voir. Ceci n’est pas un rêve.

Le spectacle de ce qui se passe dans le monde est tellement une farce que je me demande si faut s’en faire l’écho.
Parfois je photographie la même chose que Philippe, parfois c’est lui qui souligne ce qui dans la ville devrait capter mon regard. Nous ne faisons pas les mêmes cadrages ni le même usage de nos photographies, sans doute personne ne s’en rend compte, mais ça me plaît d’imaginer nos archives qui se répondent.

Le ciel bleu me donne envie de tenter de nouveaux tirages cyanotype pour les installer à la librairie lors du dialogue avec Marine. Les gestes reviennent très vite, mais je me confronte à la réalité, les UV de l’hiver sont faibles. Le peu de temps que j’y consacre me met néamoins dans un état d’excitation joyeuse, l’effet de surprise, les contrastes qui se révèlent, la découverte. Mais je ne peux m’empêcher de penser que je devrais arrêter de me disperser, et que je devrais consacrer vraiment du temps à écrire si je veux un jour aboutir Corbera.

souvent les autres me font peur

Je me suis réveillée en pensant à Trump. Je me suis interrogée sur l’étymologie de ce patronyme, est-ce que ça pouvait expliquer quelque chose du personnage. De l’allemand tambour, du français trompette, Trump fait beaucoup trop de bruit. J’ai repensé à la femme de Miami rencontrée chez les Brontë durant l’été 2022, je me demande si elle mettrait autant de véhémence aujourd’hui à me répondre But I Love Trump. Parfois souvent les autres me font peur.

Tout paraît difficile à poursuivre en ce moment. Surtout le travail. Le sens qu’il me semblait avoir retrouvé après le voyage au Japon s’estompe. Magali me dit qu’au contraire, on a vraiment besoin de beaux objets. J’essaie d’approuver.

Je m’approche de la fenêtre juste au moment où le jeune homme passe avec un bouquet de fleurs en contrebas, il a senti ma présence il a levé la tête et nos regards se sont croisés. J’ai peur d’être jugée, je ne peux pas lui expliquer que c’est un hasard si je passe devant ma fenêtre au même moment que lui. Ma gêne s’efface en imaginant la joie de la personne à qui sont destinées les fleurs.

Elle était toute seule devant le distributeur, elle a du sentir comme moi cette douceur inattendue, mais il fait super bon, elle l’a dit à voix haute, ça donnait l’impression qu’elle voulait s’assurer de la véracité de la chose.

Pour illustrer la couverture de son prochain livre, Marine Riguet m’a demandé en septembre dernier si j’acceptais qu’elle utilise un des cyanotypes réalisés à la fin de l’été. J’étais évidement émue et honorée, son éditeur a approuvé, et le livre paraîtra au printemps. C’est une reconnaissance inattendue mais surtout une grande joie de compagnonner avec Marine. Cette semaine nous nous retrouvons à la librairie qui nous accueillera pour le lancement, à l’invitation de Marine j’y exposerai mes cyanotypes. Je réfléchis à la manière de les présenter. Je les re-découvre, une forêt se déploie sous mes mains, ça me fait un bien fou.

Soirée d’anniversaire à Saint-Ouen. Depuis leur balcon on peut voir scintiller la Tour Eiffel et le Sacré-Cœur. Pensée fugitive pour le premier appartement parisien au retour d’Algérie dont la seule image qui me reste c’est qu’on pouvait voir le Sacré-Cœur par la fenêtre de la salle de bain. Dans la soirée je rencontre un algérien-reporter-de-guerre-passionné-d’aviation. Notre conversation s’emballe autour de Comanche et je fais de nouveau semblant d’y croire, j’irai bientôt en Algérie.

le mot manquant

Devrait-on se retenir de rouvrir les livres de l’enfance ? Les quatres filles du docteur March dont je retrouve des extraits sur le net est une déception. J’ai nourri le souvenir de la lecture par ce qu’elle a pu provoquer en moi, des images et des émotions transmises par les actrices du film de Gillian Armstrong, des réflexions que nous avons échangé autour avec mes filles, du fantasme de devenir, comme Jo, une écrivaine.

L’atelier de gravure va déménager l’année prochaine. Le cours de typographie va s’arrêter. Les meubles de typographes, des dizaines de tiroirs entiers de plombs aux tailles multiples seront heureusement récupérés par l’école Estienne. Le reste s’installera halle Pajol, au moins une partie du mobilier, les tabourets pivotants, les table, les quatre presses, et puis les pierres à encrer, les papiers, les encres, les solvants, les pinceaux, ceux abandonnés dans des verres remplis de jus odorants, de jus secs, bruns, les colles et les vernis, les rouleaux, les couteaux, les raclettes, la tarlatane, les chiffons, des plaques de cuivre oubliées. L’inventaire serait fou, mais il faudra que je prenne le temps de photographier l’atelier.

Arnold m’envoie une photo de l’immeuble où j’ai vécu adolescente à Brunoy. Un sentiment d’étrangeté, un mélange de tristesse et d’inquiétude. J’avais totalement oublié l’allure de cet immeuble. Mon ami s’étonne que je n’y soit jamais retournée. J’ai bien dû passer devant une fois où deux, mais c’est peut-être un des seuls endroits où j’ai vécu dont je n’ai aucune nostalgie. Les quelques souvenirs de bons moments sont écrasés par des choses plus sombres, et le départ forcé — après que ma mère décide de s’installer définitivement en Corse contre l’avis de ses médecins. Le sentiment d’abandon et la perte qui ont suivi.

Au cours de barre au sol, je reconnais les premières notes d’un morceau de Noir Désir, j’espère que c’est une reprise, mais je reconnais la voix du chanteur, la colère et la tristesse sont comme des vibrations dans chacun de mes membres tendus par l’effort, je n’ose rien dire, mais ça me déçoit, alors que mon visage est tourné vers le sol, je me surprends à serrer les dents.

Lune rousse, elle voulait m’envoyer une photo-pensée, mais le temps de, elle a reblanchit. Merci Gracia.

Dans Le château de mes sœurs, Blanche Leridon écrit que le sentiment du mot manquant l’a toujours obsédée , « cette imprécision langagière, l’utilisation aléatoire d’un vocable faussement neutre, a toujours heurté mon goût pour l’exactitude et la précision des mots … la fratrie devait donc indistinctement désigner toutes les combinaisons possibles ? …». Il y a bien entendu une dimension politique derrière cette absence. J’ai toujours été frappée par l’absence de ce mot, je l’ai cherché vingt fois sur le web, pince moi je rêve, fratrie au féminin n’existe pas. Au moment d’écrire le journal je vérifie, et découvre la page du Wiktionnaire consacrée au mot manquant, sororie, surprise de découvrir qu’elle a été créée en 2019. Si on y trouve sororal, sororie n’est pas encore entré dans le dictionnaire, à nous de lui donner l’élan.