sa voix depuis le désert

Le samedi matin, alors que Philippe part travailler, je commence à penser au journal, toujours cette petite inquiétude quand je n’ai pas eu l’impression de vivre la semaine, c’est à dire quand le travail a pris trop de place, que je n’ai pas assez marché, quand le mail attendu des archives de Caen n’arrive pas. J’insère la carte SD dans l’ordinateur et les images redessinent un peu les choses, me rappellent la traversée du canal sous une pluie fine presque d’été, un repas de famille et les derniers mots échangés avec Nina avant qu’elle retourne à Nice.

Comme le feu, photographie sublime mais malaise grandissant, rapports de force insupportables, mais j’y découvre une chanson obssessive à souhait.

Et puis jeudi. Nous décidons de visiter l’exposition de Frank Smith. Je ne ne dis pas découvrir car je l’ai déjà vue à l’occasion du vernissage, où j’espérais retrouver mon ami Arnold, qui régulièrement collabore avec Frank. Il y avait un monde fou, je ne l’ai pas trouvé, je lui ai envoyé un message en sortant, il me répondra trop tard qu’il était pourtant bien là, caché dans la cour extérieure que j’ai embrassée du regard sans le voir. Jeudi la ville était déserte. Nous traversons notre ancien quartier, nous y trouvons un bistrot pour déjeuner. Nous sommes seuls, enfin quatre avec le serveur et le cuisinier qui œuvrait derrière le comptoir de sa cuisine. Leur conversation est parfois plus vive que la notre. Nous mangeons des choses délicieuses, nous plaisantons avec eux pour meubler la salle vide. Derrière leurs sourires j’ai imaginé combien c’était un effort cette contenance qu’ils se donnaient. Nous sommes en avance pour visiter l’exposition, nous faisons un tour du quartier, je photographie une petite Autobianchi verte en pensant à Piero, je sais qu’il aime bien les bagnoles.

Dans la galerie, nous sommes seuls avec Frank Smith. Nous sommes seuls et nous pouvons regarder l’intégralité des films sans être dérangés, nous pouvons plonger dans les images, entre mémoire et fiction — parfois, les deux se confondent. En regardant Le film qui aurait eu lieu, j’essaie de reconnaître les plans que mon ami Arnold a pu tourner. Je reconnais une plage, celle-là même où il s’était photographié l’été dernier — Arnold est l’inventeur du selfie, bien avant l’ère des téléphones portables. Il m’avait envoyé cette photo pendant qu’on échangeait des messages, à cette époque je documentais un texte pour notre projet Autour. Je m’appuyais sur le souvenir d’un voyage que nous avions fait ensemble, en Italie, à la fin de notre adolescence. Un voyage dont je ne garde que très peu de traces. C’est lui qui m’a renvoyé les siennes — une série de photographies qu’il avait prises à l’époque, puis des messages vocaux pour me préciser les lieux, les parcours. Et dans ce va-et-vient, entre les photos d’hier et les plans d’aujourd’hui, entre la Méditerranée et l’Océan, tout se lie. Ici, devant Le film qui aurait eu lieu. J’étais en Corse, je lui demandais de me parler d’une petite ville de la côte Adriatique, il me répondait depuis le désert, près de Los Angeles, où il tournait avec Franck Smith.
Ce qui me touche, peut-être plus que tout, c’est la façon dont il revient, par les marges — une image, une phrase, un détail qu’il me rappelle et que je n’aurais jamais retrouvé seule. Avec lui, j’ai le sentiment réconfortant que rien n’est jamais terminé. De ce voyage, je ne garde que des bribes — sans doute parce que je n’étais pas très à l’aise, et que j’avais, accidentellement, avancé mon départ. Arnold lui se souvient parfaitement de la ville, il y est retourné à de nombreuses reprises. Il connaît les noms des places et des rues. Avec ses messages il bâtit, moi j’écoute, je remplis les vides avec ses souvenirs. Il balise la carte, je m’y promène. Je crois qu’aucun de nous ne se souvient précisement de ce voyage en Italie. Mais à travers nos échanges nous recréons une mémoire commune, peut-être fictive, mais profondément nôtre. Ce qui nous lie, ses photographies, le flou des souvenirs, sa voix depuis le désert.

ça révèle d’autres liens

Nous retrouvons nos amis de L’aiR Nu pour une déambulation littéraire au cimetière de Montmartre en mémoire de Maryse Hache. Ciel limpide. J’apprends que Louise Weber, dite La Goulue, avait tenu un journal, conservé aujourd’hui aux archives du Moulin Rouge. Je ne trouve pas le lieu de ces archives, j’imagine que c’est au Moulin mais le site internet n’en parle pas, affaire à suivre, car je suis curieuse de ce journal. J’apprends que Frédéric Lemaître était la superstar de son temps, créant le Ruy Blas de Victor Hugo. À la lecture d’une lettre de Berlioz à sa soeur, j’ai pensé à celles que mon père envoyait à ma tante Clo (pont fragile). La joie d’écouter les mots de Maryse Hache lus par Anne, Joachim, Piero. Puis avec Philippe nous tentons de nous perdre dans le neuvième arrondissement. J’oublie de prendre des photographies, trop d’immeubles, trop de lumière, personne.

Sur la vitrine du lavomatic je découvre une affiche de la série Plaine orientale. J’étais en Corse au moment du tournage, une partie de l’équipe séjournait dans la maison voisine de la nôtre à Erbalunga. Au-delà de l’anecdote, j’ai une véritable obssession pour tout ce qui se tourne là bas. Je traque tout ce qui se tourne en Corse, les films, les séries, les téléfilms les plus médiocres. Je les regarde, juste pour apercevoir un coin de rue, un détail familier, un visage que je pourrais reconnaître. Je suis jalouse quand j’apprends qu’une personne de ma connaissance y séjourne, respire cet air là. Ce n’est pas seulement l’envie d’y être, ça me rappelle à quel point ce lieu compte pour moi, et le sentiment d’y avoir laissé quelque chose.

Je reçois un mail de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains, l’adjoint administratif est en train de traiter ma demande de documents concernant Antoine POLETTI , il a besoin de mon adresse postale pour établir un devis. Je ne sais pas ce que contient ce dossier, je n’en ai aucune idée, mais ça me rend fébrile. Peut-être une photographie prise lors de son arrestation, l’idée me hante depuis la discussion que j’ai eu il y a quelque mois avec l’agent du recensement.

Jeudi nous allons écouter Olivia Rosenthal à La bibliothèque François Villon. La lecture de son dernier ouvrage, Une femme sur un fil donne immédiatement envie de plonger dans le texte.
40. Quand on écrit, on travaille à la fois sur des alternatives non résolues, des fourches, des croisements, et sur le fait qu’on va prendre tous les chemins l’un après l’autre. Ou et et se complètent.
41. Difficile d’écrire si on n’accepte pas de suivre plusieurs hypothèses, d’essayer plusieurs voies, de revenir en arrière, de se tromper, de rompre une bonne fois pour toutes avec l’idée que la chronologie est une affaire linéaire.
42. Rien de plus stérile qu’une droite.
43. Écrire, c’est accepter de passer son temps à se relire.
44. Je peux décider aujourd’hui et maintenant que j’écrirai sans revenir en arrière mais mon esprit rétif fera peut-être une partie du travail à ma place, il essayera de se souvenir.

Puis une discussion autour de son travail, du roman qu’elle ne parvient pas à écrire, de l’emploi des pronoms, du je, de toutes ces voix qui font ensemble. Tout est limpide, on aurait envie d’écrire immédiatement.

Nina est là pour quelques jours. Je la regarde travailler sur une édition conçue à partir de notre journal vidéo. Elle extrait des photogrammes de nos films et les agence de manière à présenter, sur chaque double page, un plan de chacun d’entre nous. Ça révèle d’autres liens. Elle manipule les feuillets, s’étonne de nouvelles proximités, On pourrait faire un dictionnaire de nos obsessions visuelles. Lorsque le soir nous nous retrouvons tous les quatre nous jetons quelques mots en l’air, reflets, komorebi, mer, trains, cimetières, fleurs… j’imagine déjà le livre.

à la limite du visible

Après le café chez Alice, nous allons marcher au Cimetière de Pantin. Les herbes bercées entre les barreaux rouillés. Les médaillons que je ne prends pas le temps de photographier. Les arbres qui nous regardent. Nous recherchons longuement la tombe de Melville. Le nom est quasiment illisible, mangé de mousse. On voit que la tombe est au bord de l’oubli. Je pense à L’armée des ombres, je relie le film à Antoine et Pauline, peut être parce qu’Antoine faisait partie de la résistance, et qu’on a toujours trouvé que Pauline ressemblait à Simone Signoret. C’est étrange comme certaines images finissent par s’agréger à nos souvenirs.

Je retrouve Nathalie pour la dernière séance du Livre en question à la BIS où Virginie Poitrasson présente Nous sommes d’authentiques paysages. Le texte est magnifique. Naviguant sur les fleuves, de Pline L’Ancien à Marguerite Duras, elle explore la connexion intime du corps humain avec la nature. « Parfois, le fleuve déborde… il se souvient. Se souvient de son passé. Toute eau a une mémoire parfaite et cherche sans cesse à revenir à son état initial. C’est un va-et-vient constant entre sillage présent et rives passées.» Puis vient la litanie des détroits, et nous sommes toutes et tous frappé·e·s par sa puissance. Je lui envie son rapport à la géographie, — au collège déjà, j’avais pris cette matière en grippe. Mon souvenir le plus prégnant, c’est l’application avec laquelle je traçais au crayon bleu une frange le long des côtes, comme une mer contenue, à une époque où nous ne pouvions pas imaginer le recul du trait de côte.

J’avais plein de trucs à te dire, mais je sais plus quoi. Et bien sûr, à l’autre bout de la ligne, on ne l’entend pas. Alors elle répète l’oubli — J’avais plein de trucs à te dire, mais… je sais plus quoi.

Sans doute d’avoir découvert la tombe de Melville me rappelle que je n’ai pas de nouvelles du SHD de Caen depuis ma demande de reproduction numérique du dossier d’Antoine. J’appelle, je découvre que j’ai fait une erreur dans l’adresse mail. Je n’ai pas reçu d’accusé de réception — ça aurait dû m’alerter. Je viens de perdre trois mois ? Mon interlocutrice est compréhensive, elle tiendra compte de la date de ma première demande. On me dira acte manqué, peut-être. Et pourtant… L’inouï de l’expérience Comanche me donne confiance — cette façon qu’ont parfois les choses de s’ordonner malgré nous. Je me convaincs que ce retard a sa raison, je ne suis pas encore prête à revevoir le dossier Antoine. Mais l’excitation est là.

J’ai croisé Arno Bertina à la lecture de Virginie. Je lui rappelle nos échanges après Ie post sur la rue des Vallées — où il a grandi. Je lui précise le contexte de cette recherche, et que je ne cherche pas forcément à aller au-delà. Je lui donne quand même mon mail, le lendemain il me fait parvenir, parmi plusieurs documents collectés par son père, l’adresse de Breffort (d’après la mythologie familiale, il aurait pu être mon grand-père). Du 122 me voilà redirigée au 121 rue des Vallées, beau temps annoncé samedi, ma curiosité se réveille qui me donne envie de retourner à Brunoy. M-C m’accompagne, nous marchons doucement. Elle se demande ce qu’elle va faire, elle, de toutes ses archives, qui ne vont interesser personne, je tente de la convaincre du contraire. En approchant de la maison, mon cœur s’accélère. Pourtant je sais bien qu’aucun descendant de Breffort n’y vit plus aujourd’hui, je n’attends aucune révélation. Mais j’espère toujours quelque chose — une rencontre, un détail, n’importe quoi qui viendrait justifier le déplacement. Cette fois, je trouve la véritable maison. La boîte aux lettres déborde de courrier. Les arbres du jardin ont été tronçonnés récemment. Elle parait inoccupée. Je cadre maladroitement quelques photos à travers les grilles. De l’autre côté de la rue, le petit jardinet donnant sur l’Yerres — tel que décrit par Clo — paraît abandonné lui aussi. Je descends les quelques marches qui plongent dans la rivière, les algues mouvantes jouent avec les reflets des arbres et du ciel. Dans le jeu de reflets, de rencontre des éléments, quelque chose de deux époques se frotte, comme si le passé glissait juste sous la surface, à la limite du visible.

La fiction ce n’est pas inventer

On écrit, on boit du café et Bob Dylan chante (enfin c’est ce que j’ai cru).
Elle ne sait pas comment on dit à quatre mains quand on est justement quatre personnes à œuvrer ensemble, et moi non plus je ne sais pas, je me suis évidement posée la question lors des premières diffusions de notre journal vidéo familial, j’ai la même obsession qu’elle, ce même besoin de précision, Je cherche les usages, il n’y a pas de formule mais une adaptation hasardeuse, on pourrait dire à huit mains, mais à huit mains ça devient étrange, déconcertant, presque monstrueux.

Sur le quai du métro, je la voyais concentrée, elle photographiait sa main, cherchant l’inclinaison, la lumière idéale, recourbant légèrement les doigts, jusqu’à comprendre que c’était la bague qu’elle portait à l’annulaire qu’elle photographiait ainsi, qu’elle exhibait comme une preuve, et que cette photo n’était pas pour elle, mais pour une autre, peut-être une amie, et que sans doute elle voulait provoquer son envie.

La fiction ce n’est pas inventer. C’est au contraire creuser, vérifier, me documenter compulsivement, car je suis incapable de me jeter dans le vide, Je dois comprendre la géographie du lieu, les couleurs, les arbres, les rochers, le sable, je dois savoir si le vent vient du nord ou de la mer. Depuis que j’ai placé une scène à Raf Raf, je reçois des annonces de locations à Raf Raf, Metline, El Haouaria, des lieux que je ne verrai peut-être jamais mais que je dois habiter mentalement pour les écrire, comme si j’y avais vécu.

À l’invitation de Gwen, nous nous retrouvons pour quelques jours à Fontainebleau, avec le projet de marcher, écrire, filmer. Le trajet joyeux en train, l’installation. Nous marchons dans la forêt généreuse, longeons des mers de fougères, des mousses, des graminées, nous grimpons des collines, nous croisons des lézards aux têtes bleues, des géants de pierres, un alphabet mystérieux. Le dernier jour ce sera chemin de halage, la Seine vaste et calme. Et la gare inconnue, et chanter sur le quai désert puis dans le wagon, tout est simple.

Le soir nous jouons. Tes parents sont là que leur dis tu ? La question me bouleverse, parce qu’elle fait apparaître d’un coup le manque. Je n’ai presque pas connu mon père, et je sens l’appel du vide, creusé par l’absence de son corps. Je m’imagine le serrer dans les bras, je ne sais pas qui de moi ou lui est l’enfant, une de ces étreintes fortes, joue collée au torse. Je ne lui parlerais pas, je remplirais mes bras de son corps pour en comprendre l’épaisseur, je glisserais mon visage contre son cou pour m’imprégner de son odeur, même inventée. Ma mère je crois que voudrais la consoler de sa souffrance.

les gens ont l’air heureux

Nous passons par la Grange aux Belles, tu me confies que l’objet métallique, auparavant incrusté dans le bitume, cet objet dont Nina se souvenait précisement, que tu avais trouvé en marge du chantier du pont, que tu avais dissimulé au dos d’un arbre avant notre départ ne sachant pas qu’en faire, a disparu. Je l’aurais sans doute oublié, mais de l’avoir longuement évoqué à Nice avec Nina, il avait pris une certaine importance, je te trouve bien imprudent de l’avoir abandonné derrière cet arbre et mon coeur se serre un peu. Au retour de la Mouzaia, des glycines, du bistrot, des Buttes, j’écris, je ne crie pas victoire mais l’énergie revient, et avec elle beaucoup d’autres choses.

Je ne suis pas dans la quête d’une belle image, je cherche plutôt à mémoriser l’instant, ou à prendre une note via la photographie. Et il m’arrive d’écrire plusieurs fois la même chose. Le Temple de la Sybille n’y échappe pas, je ne sais pas si elle convoque un souvenir enfoui, mais sa silhouette romaine dans ce décor à l’anglaise, me raccroche à une chose du passé que j’ignore.

J’appelle Adnane, en quête de détails pour décrire le trajet de l’aéroport d’Alger à la maison de Nadira. À distance il me guide sur Google Maps, cherchant précisément un virage, un repère, quand je veux juste savoir quelle architecture, quelle végétation, quelle vue… Je sais désormais qu’il y a un citronier, un figuier, des bougainvilliers dans le jardin. On évoque le voyage que je ferai peut-être un jour, les tensions franco-algeriennes, le fait que bien que née à Alger je n’ai jamais demandé la double nationalité. Le fait que oui, il faudra que j’aille à Alger, mais que vraiment il faut découvrir le Sahara, qu’il n’y a rien de plus beau que le désert.

Il est recroquevillé dans un renfoncement en position presque fœtale, ses chaussures trouées, la teinte brune de sa peau, son corps rétréci. Au-dessus de lui un collage, une phrase en lettres capitales, LE SILENCE PROTÈGE LES BOURREAUX. C’était étrange comme elle résonnait à cet endroit. Je me suis demandé s’il l’avait lue, s’il l’avait choisie inconsciemment pour veiller sur lui, ou pour signaler sa présence.

C’est une chaleur déraisonnable, mais il y a le plaisir de retrouver certaines sensations.

Nous achetons des croissants dans une boulangerie du boulevard de Belleville, peut-être parce qu’ils sont chauds, ça nous rappelle les croissants qu’on faisait cuire enfants à la maison, la fausse magie des croissants Danerolles. Peut-être parce que c’est le premier mai et qu’il fait beau les gens ont l’air heureux. À l’angle de la rue Étienne Dolet et de la place Maurice Chevalier, le graffe de Zoo Project est presque totalement recouvert, seule sa signature apparait encore sur le côté. Alors que Anne m’envoie un message pour me dire que dans la file d’attente de la piscine il y a devant elle deux jeunes gens qui parlent de Chantal Akerman – je crois que comme moi elle y trouve une raison de se réjouir, nous arrivons sur l’allée qui porte son nom, à Ménilmontant. Nous buvons un café à La Laverie, dont les grandes fenêtres ouvertes sur la place en contrebas m’évoquent une scéne de théatre. Je vais payer au comptoir, le serveur me confie qu’il boit un thé blanc, il trouve que ça n’a pas de goût, que ce n’est pas très bon, en fait, mais qu’il ne peut tout de même pas le jeter parce que ça coûte très cher. Toutes ces paroles paraissent inutiles mais ses gestes, sa voix, son sourire, sa volonté de se lier me font du bien.

J’ai repris depuis quelques mois l’atelier d’écriture de François Bon. Je ne l’aborde plus du tout de la même manière (comprendre je n’ai plus l’impression de jouer ma vie à chaque fois, oui j’exagère). C’est devenu une sorte de discipline, et parfois j’ai de bonnes surprises. Pour le dernier atelier on s’appuyait sur Manuela Draeger, marcher dans le rêve et la nuit. J’ai fouillé dans mon blog où il m’arrive de noter des rêves (joie des mots clefs). J’en retrouve un qui se glisse plutôt bien dans la consigne, je passe du jeu au nous, trouve de nouveaux appuis, donne une couleur plus sombre au rêve initial, si bien qu’à la fin j’ai un nouveau souvenir de ce rêve. Et puis Philippe me dit que d’avoir lu mon texte l’a aidé. Et là je découvre qu’il est entré dans mon rêve, il en a repris la matrice, mais lui a donné une autre couleur, ma ville rêvée est désormais post apocalyptique. J’ai du mal à définir ce qui me trouble autant, de me sentir dépossédée de ce rêve ou de faire l’expérience d’une autre temporalité, d’une réalité parallèle. Une mise en abîme du rêve, nous voilà totalement chez Marker.

Je vais peu au théatre, G vient de m’offrir une place pour Macbeth à la Comédie Française. C’est la première fois que j’entre dans ce théâtre et je ne suis pas la seule, autour de moi les mêmes gestes, on se photographie dans les escaliers majestueux, on photographie les sculptures, les lustres, les plafonds. Sur la scène, Lady Macbeth nous attend, assise devant un portrait, visage enfoui sous de longues mèches rousses qu’elle lisse puis arrache par poignées. Des chuchotement, quand nous retrouverons-nous. Et puis je finis par rester sur le bord, tout est un peu trop figé, je vois les trucs de mise en scène. En sortant du théatre, j’avise le ciel, je pense avoir le temps d’arriver à la maison avant la pluie. J’ai à peine roulé cinq cents mètres qu’il pleut, que ça se transforme presque immédiatement en grêle, qu’il y a des premiers éclairs, que je suis trempée, que les grêlons grossissent à vue d’œil et me font mal. Je rejoins d’autres personnes surprises par l’orage sous la bâche d’un restaurant italien rue Réaumur. Ça ne dure pas longtemps mais c’est sidérant. En rentrant, alors que mes doigts allaient se poser sur le digicode, je sursaute, il y a une énorme araignée immobile.

la forme des gestes

Le journal s’écrit à la hâte. Marseille. M’y sentir toujours plus liée à force d’arpentages, d’inscrire toujours plus mon corps dans la ville. M’y sentir liée mais pas suffisament pour renoncer aux rituelles traversées d’Endoume et Plaine, à la virée plage du Prophète, aux cantines fétiches, pas suffisament pour avoir la volonté de m’y perdre. On a cependant découvert le sentier douanier de la Côte Bleue. Sur la carte SD, des pins surexposés, la mer saturée de soleil, des roches et des ponts. Traversant le passage souterrain de la gare de l’Estaque avec Alice, penser à Chawton, à ce couloir du temps dont ne trouvions plus l’entrée au retour.

M’être davantage consacrée à lire et écrire, c’était inattendu et rassurant. J’ai fini bien à propos par Éloge des fins heureuses de Coline Pierré que j’ai trouvé tellement réjouissant. Lecture qui m’a d’ailleurs poussée à réécrire une scène du projet pour la Marelle : un personnage devient féminin, et c’est toute l’atmosphère de la scène qui est transformée. Des Elles au pluriel, ça change la forme des gestes, l’énergie d’une séquence.

Quitter Marseille et trouver ça brutal. Marcher. Retrouver Agnès et Delphine, projeter une semaine en septembre dans un atelier de gravure. Rencontrer la mélancolie d’Edi Dubien au Musée de la Chasse et de la Nature.

Suzanne Valadon à Beauboug, lui trouver une ressemblance avec Nina d’abord dans un autoportrait dessiné à la sanguine, puis sur une de ses photographies. Devant un de ses paysages — sans doute celui qui me touche le plus, je la trouve meilleure portraitiste, et l’usage du cerne noir finit par me lasser — je pense à un tableau précis de mon grand-père. Se dire que ces deux là auraient bien pu se croiser, malgré la grande différence d’âge.

Depuis Nice, peut-être d’avoir vu autant d’avions traverser le ciel, je suis obsédée par Lindberg, la chanson de Robert Charlebois. En vérifiant la date de sa sortie,1968, j’imagine que forcément mon père a écouté et aimé cette chanson, alors qu’il venait de quitter le Québec pour l’Algérie. Écrire la description d’un trajet depuis l’aéroport d’Alger à une villa sur la côte vers Zéralda, avoir l’impression de comprendre quelque chose de la ville, je prendrais quand même la précaution de faire relire l’itinéraire à une amie Algéroise.

La perspective de passer le mois d’août à la villa Deroze me fait déjà rêver. Découvrant des images inédites du lieu je sais bien qu’il me sera impossible de seulement écrire. Je pense déjà photographie, cyanotype, travail sur le motif. Une scène du projet devrait s’y dérouler. J’achète nos billets de train.

Ce n’est pas la vérité qui nous bouleverse

L’enfant dans le train ébloui par le colza, regarde papa on dirait que c’est de l’herbe jaune mais en réalité ce sont des fleurs MINUSCULES. Son émerveillement palpable. Et le père répond que oui c’est du colza, et qu’enfant, il appelait ça de la moutarde et le fils s’étonne que son père puisse être aussi crédule, tu croyais vraiment que c’était de la moutarde ? 

Tu me demandes le titre d’un livre que nous avons lu tous les deux plus jeunes, tu précises deux tomes énormes, je te réponds sans hésiter L’homme sans qualités. Si je me souviens précisément de l’époque où je l’ai lu, je crains d’avoir peu de souvenirs du livre, mais cette réponse immédiate, presque instinctive, donne à ce souvenir une densité qui me réconforte. Dans l’appartement où nous logerons à Marseille je découvrirai dans la bibliothèque les deux tomes du Musil, dont la tranche est décolorée par la lumière.

Au musée Matisse, le vertige du temps, l’émotion intacte devant les dessins et les peintures, la matérialité du papier, les couleurs, une sensation d’intimité, tout est là, à portée, qui donne envie de peindre, de découper. Même si nous avons décliné notre identité à l’entrée, le sentiment d’être passagers clandestins à la Villa Arson, l’école est fermée aujourd’hui, Nina nous guide au pas de course, comme elle le fait souvent, avec son énergie décidée. On grimpe les escaliers presque en cachette, on évite le directeur sur les terrasses, on rit, bref sentiment de transgression.

Nina travaille sur une édition de notre journal filmé. Devant les photogrammes elle ne sait pas toujours à qui attribuer certains plans. Parfois nous-mêmes doutons, parcourant les mêmes lieux, dans des temporalités parfois proches, les plans deviennent des objets flottants, indistincts. C’est peut-être la force de notre journal, notre effacement derrière les images pour recomposer un corps d’expériences, de lieux, de temps partagés.

Nuages accrochés aux collines, pluie continue. Nous regardons avec Nina un documentaire de Dominique Cabrera, Le Cinquième plan de La Jetée. Le cousin de la réalisatrice croit se reconnaître enfant dans un plan du film La Jetée : sa silhouette de dos, ses oreilles décollées, le manteau et la coiffure de sa mère. À partir de ce détail infime, Dominique Cabrera mène une enquête, d’abord intime et familiale, pour glisser vers le cinéma lui-même, Chris Marker devenant à la fois sujet et guide. Le film semble être un prétexte pour remuer le passé, faire parler les images, faire revivre les absents. Peu importe la vérité, on est bien plus sensible aux coïncidences, aux connections constantes. Ce n’est pas la vérité qui nous bouleverse, mais l’impression de l’effleurer. Je pense à la photo de la place de la Concorde au moment de la libération découverte chez ma tante, et la légende de Marie-Louise indiquant la présence de mon père sur l’image. Je pense à Philippe agitant une loupe au dessus des photographies dans la maison de Lasne, à l’exposition Memories of the Future visitée le lendemain à Bruxelles. Je pense que ça va bientôt faire trois mois que j’ai écrit aux archives de Caen. Je pense qu’il y a un endroit où j’espère retrouver un visage.

Marseille, la familiarité. Nous logeons au cinquième étage d’un immeuble situé sur une des collines de la ville. Un balcon étroit fait le tour de l’appartement, on s’y tient prudemment, le mistral est de la partie. La vue est à couper le souffle, je m’étonne d’une perspective inédite sur le massif des calanques et les tours du Roy d’Espagne. Je me demande sur quelle colline nous n’avons pas encore vécu dans cette ville. Alice nous rejoint. Le lendemain nous grimpons lentement vers les hauteurs du parc Longchamp. Mais nous comprenons très vite qu’il y a empêchement. Un gardien nous tue les tympans à coups de sifflet stridents. Le parc ferme. On se regarde, incrédules, quelle urgence justifie de déployer une telle force ? Pour les intempéries s’excusera un gardien croisé à la sortie, lui-même ne semble pas y croire. Désormais c’est comme ça que ça se passera ? On nous chassera brutalement des jardins à cause du vent ou autres averses ?

« j’ai continué à réfléchir, et plus je creusais la question et plus je me disais que tout communique, plus je creusais la question et plus je me disais qu’il fallait creuser les questions, chaque question, que c’était ça l’urgence, s’arrêter et creuser chaque question, ce qui demande un temps fou c’est vrai, et alors, au moins pendant ce temps je ne construisais pas des trucs débiles et hideux et qui détruisent tout. », Juliette Mézenc, Bassoléa ou de l’herbe dans le ventre.

le présent aide parfois à la beauté

Nous retrouvons Alice et Maxime place de la République. Ascension de Belleville, le parc, une brasserie. Je choisis le poulet rôti, il me semblait que c’était un plat du dimanche, même si je ne suis pas sûre d’en avoir mangé souvent, le dimanche, chez ma mère. Discussions plutôt enjouées.

Une lectrice de Comanche m’écrit par mail, je ne la connais pas, c’est mon amie Agnès qui lui a prêté le livre. Ce qui me touche c’est l’endroit de sa reconnaissance, non pas de mon travail, mais de l’absence, de l’effacement, volontaire ou induit, du silence, ce qui a été décidé pour tenir, des formules — profession du père, décédé, je la connais bien et je sais à quel point, à chaque rentrée elle vient pointer ce trou béant. Je crois que dans l’enfance, il n’y a jamais eu qu’une compassion furtive, le temps de prononcer trois syllabes, or phe line. Puis le silence, l’inquiétude muette. L’incapacité à consoler, l’impuissance des mots.

Nous regardons un film d’Yves Boisset. Kristina Janda y joue le rôle d’une Allemande, mais j’entends son accent polonais. Je ne suis pas seulement en train de dire que je reconnais l’accent : c’est une réminiscence physique. L’accent me traverse, convoquant immédiatement les visages de Piotr et Monica, la lumière blanche de Marseille l’été de mes treize ans.

Alors que nous installons l’exposition avec A, nous parlons de la quête des origines, des silences. Elle m’explique comment le mutisme de son père autour de sa propre mère, de sa grand-mère, l’a poussée à faire des recherches généalogiques. Elle s’est lancée dans un chantier d’écriture : inventer la vie d’une dizaine de personnes de sa famille, les reconstruire à partir de traces infimes, d’indices biographiques d’état civil. Je suis médusée par la joie qu’elle éprouve à inventer ces existences. Le manque ouvre un espace plus grand que la vérité. Au vernissage, Agnès arrive avec l’amie lectrice qui m’a écrit dimanche, je suis émue, je crois que nous ressentons toutes les deux le besoin de nous toucher, d’un geste qui dit je te connais.

Je trie ma messagerie, parfois j’ouvre des emails pour m’assurer de ne pas supprimer quelque chose d’important. Plongée vertigineuse. Des situations qui se répètent, des moments restés intacts dans ma mémoire, des échanges oubliés qui me troublent. Je redécouvre une assurance que j’ai l’impression d’avoir perdue tout à fait. Mais le sentiment d’être beaucoup plus libre aujourd’hui.

Neige de fleurs de cerisier. Au milieu du trottoir, deux enfants assis à califourchon sur une trottinette. Le plus grand chante Vent frais, vent du matin. Son chant est clair, presque lyrique. Ses mains battent en l’air la mesure à la manière d’un chef d’orchestre. Le plus petit l’écoute avec une intensité absolue. Être saisie par leur capacité à être pleinement là, à croire totalement à ce qu’ils font.

Comme me l’a suggéré Damien je décide de faire des tirages cyanotypes à partir de négatifs des photos prises à quatre mains au Yashica avec Nina. J’enduis le papier dans la salle de bain, je lui trouve finalement une bonne raison de n’avoir pas de fenêtre. Au moment des tirages bien sûr le ciel se voile, cette fois je vérifie les UV, ajuste les temps d’exposition. Craignant que le temps se gâte tout à fait, je procède à l’arrache. 6 x 6 cm c’est petit. Il y a beaucoup de flou et les expositions sont imparfaites. Je fais sécher sous buvard. Je rassemble les bandes en un petit paquet compact, je les glisse dans la valise pour Nice. Je cours acheter le dernier livre de Claude Favre, Membres fantômes, dont une chronique partagée sur le web vient de me rappeler l’existence, je l’ouvre au hasard, lis la phrase qui s’impose, le présent aide parfois à la beauté.

comme si nous étions tous la même personne

En marchant sur les sentiers avec Dodo, les silences et les mots nous rapprochent. Elle me fait découvrir une maison abandonnée. Il y a quelque temps, elle est venue cueillir les jonquilles qui jonchent le sol. Un graveur assez connu y vivait, et Dodo a connu la dernière occupante, la femme du graveur, qu’elle aidait à domicile. En collant mon objectif aux vitres poussiéreuses je pénètre dans la maison. Elle est vide, Il reste au sol quelques gravats, un lavabo accroché au mur et un poêle en fonte ouvragé. Nous faisons le tour de la maison : aucun carreau n’est brisé, les portes sont toutes verrouillées tandis que les volets restent ouverts. Vingt ans se sont écoulés depuis son abandon, et je suis surprise qu’elle n’ait fait l’objet d’aucune intrusion.

Avant que je parte, nous emballons mon butin : le carnet du voyage à Alger de Marie-Louise, quelques photographies encore, une rédaction au lyrisme ampoulé dont l’auteur nous échappe , supposant qu’il peut s’agir de mon père, Dodo me la confiée. Un tableau de Maurice dont la composition, d’après une note de Marie-Louise, aurait été suggérée par mon père à mon grand-père. On devine une femme nue dans les larges touches colorées qui entourent des anémones. J’accumule ces objets, ces témoignages, je souris intérieurement à ma mère qui s’est appliquée toute sa vie à se délester. Avant mon train retour je bois un thé à la gare du Midi avec Catherine Koeckx, et nous évoquons la présence des sœurs Brontë à Bruxelles. Traverser le pont Lafayette se révèle être une petite épreuve après le calme de Lasne.

Nathalie m’avait proposé de revenir dans la forêt. Je manque le train que j’avais prévu de prendre Gare du Nord à deux minutes. Je décide de boire un café pour tuer l’attente, et m’arrête à la boutique Pierre Hermé, où, il y a une semaine, j’avais acheté les macarons apportés à Lasne. Je choisis un parfum — pignons de cèdre  — que je n’ai pas eu l’occasion de goûter. En savourant mon café et mon macaron, je trouve la dépense un peu excessive, elle me déplace, je deviens un personnage de roman. Ce n’est pas la même chose de dépenser une somme pour un cadeau, et de le faire pour soi. Conditionnée par l’enfance aux abois, j’ai l’impression d’accomplir un geste colossal — une sensation qui m’envahit chaque fois que je prends un taxi. Le souvenir brûlant d’une course autour de Montparnasse avec ma mère m’habite encore : je voyais avec effarement le compteur s’emballer tandis que nous étions immobilisées. Je marche ensuite avec Nathalie, sous un soleil trop ardent que les arbres, encore nus, peinent à filtrer. Comme ma cousine, elle connaît tous les sentiers, choisit les détours qui révèlent une mare, une tour étrange, un chemin tortueux, le réconfort infini à me laisser porter. 

« Ce n’est pas ce dont nous avions rêvé… »
Ce soupir traverse l’Histoire, prononcé dans toutes les langues et tous les dialectes du monde avec le même chagrin, la même rage, la même résignation, comme si nous étions tous la même personne.

Maria Grazia Calandrone, Ma mère est un fait divers.

un rapprochement soudain

Retrouvailles. J’entends D quitter la maison de très bonne heure pour Notre Dame. J’imagine son parcours dans la ville encore calme. Je l’envie. La maladresse des mots.

Un empressement, quelque chose de presque familial entre nous, sa délicatesse d’attraper mes mains pour les embrasser, un geste entre désuétude et tendresse. Je plante mentalement un décor où il y aurait celles et ceux de Corbera, il ne dépareillerait pas, il ferait partie du tableau, une évidence. Ce qui nous aide à vivre.

Fuir la fatigue, j’ai pris les billets pour Bruxelles le 1er mars, sur un coup de tête — ce qui est plutôt inhabituel, et me voilà sur le pont Lafayette. Je compte les années, la première fois que je suis venue à Lasne c’était il y a plus de six ans — vertige. Rien ne pourra plus jamais abîmer de t’avoir retrouvé. Le chassé croisé dans les pentes roulantes de la gare du Midi, le couscous, la Cambre. Dans la chapelle Je photographie la sixième station du chemin de croix pour D, même si j’imagine que seules les photographies qu’il prend lui–même ont un intérêt pour lui. Arrivée à Lasne, déjà nos rituels, comme ouvrir des boîtes remplies de photographies, marcher dans les chemins creux.

L’architecture, la couleur fade de la façade, la présence des câbles électriques, la manière dont la lumière traverse les fleurs de magnolias, quelques chose me transporte au Japon.

Nous rejoignons un groupe de marcheuses, la brume se dissipe déjà et je le regrette, je rêvais de photographier les nappes de brumes qui ce matin pénétraient le jardin. Une des marcheuses s’interroge de ma satisfaction à photographier le bunker, quand je ne vois que les arbres qui l’ont envahi, c’est leur triomphe qui me touche.

Échange avec Nina qui m’envoie, quand je lui demande si elle va bien, une photographie du ciel de Nice, rougi par le couchant, alors que je viens de me réjouir de la beauté de celui de Lasne, c’était comme si nos regards se croisaient, un rapprochement soudain.