a campinca

Cette année, pour la septième fois consécutive, à l’invitation de mon amie V, je suis venue passer la dernière semaine de juin à Erbalunga, dans la maison que son grand-oncle, Jean, Comparucciu, a édifié en 1937. La première fois je suis arrivée dans cette maison pétrie d’une sorte de tristesse — depuis la disparition de ma mère, chaque retour sur l’île s’alourdit de colère et de chagrin puisque la Corse n’a pas été capable de la sauver, elle qui imaginait y trouver la force de survivre au mal qui la rongeait. Vague inquiétude aussi de savoir la maison de mon amie à quelques kilomètres du cimetière de San Martino di Lota où ma mère est inhumée. Cette première fois, nous étions une bande de filles, sans compagnons, sans enfants, sans famille, venues profiter de la situation exceptionnelle de cette maison, A Campinca. Une bâtisse en béton enduit, dont le plan dessine une croix, dressée au creux d’un des derniers virages qui précède l’arrivée à la marine de carte postale d’Erbalunga.

La maison ne se livre pas au premier coup d’œil, après avoir franchi une grille et le jardin qui l’isole de la route, on y entre par l’arrière, par une grande porte verte découpée dans la façade étroite et austère. Je garde intact le saisissement du premier jour quand après avoir traversé la maison d’ouest en est jusqu’à l’immense balcon qui surplombe la mer, j’ai découvert en contrebas le jardin en quatre terrasses foisonnantes de lauriers, pins, figuiers de barbaries, graminées et bruyère, au-delà d’un muret de pierres, les roches aiguisées qui plongent dans l’eau. Sur l’horizon, j’ai tout de suite reconnu l’île d’Elbe, un repère de mon enfance, à la fois proche et mystérieuse, d’où j’ai fait surgir plusieurs fantômes.

Dans cette maison, dès mon premier réveil j’ai assisté au plus bel incendie qu’une aube d’été puisse offrir, et depuis, à chacune de mes visites, je prends le temps d’une de ces contemplations, je m’éveille spontanément, avance pieds nus sur la terrasse, confuse de sommeil, dans le silence de la maison endormie pour quelques heures encore, captive de la lumière rose carthame, j’abîme ma rétine, je frissonne sous un petit vent frais, même si déjà les premiers rayons du soleil diffusent une douce chaleur. Ici, sur ce balcon sur la mer je me suis réconciliée avec mes morts, ici j’ai accepté mes racines, mon appartenance à cette île, dans cette maison qui ne m’appartient pas, suffisamment désencombrée pour m’y sentir chez moi.

Dans cette maison je me suis souvenue de mes étés d’enfance, quand accablée de chaleur je glissais vers le fond du lit pour y trouver le plat frais du drap, quand j’affirmais que ne pouvais pas rester sur la plage, parce que le soleil me brûlait bien trop, parce que je ne voulais pas être une fille d’ici, je ne me sentais pas Corse, fâchée d’avoir été arrachée à ma plage d’enfance du Cotentin quand ma mère a décidé, sur un coup de tête, que nous serions heureux sur son île.

Jusqu’à ce voyage je partageais avec Magali une chambre du rez-de-chaussée, dans l’aile nord, sol au carrelage chargé de fleurs géométriques et murs enduits blanc, meubles antiques en ferraille blanche perforée, les petits lits jumeaux recouverts de tissus désuets à larges volants. Mais cette année pour la première fois nous avons dû changer de chambre, une fissure qui apparaissait déjà en haut du mur nord de la pièce s’est largement écartée depuis notre dernière visite, le terrain sous la maison a bougé, l’aile Nord est en péril, pourrait s’effondrer, il a fallu installer des étais en attendant les avis d’experts et décisions à venir.

Nous nous sommes donc installées dans l’aile sud, profitant d’une nouvelle vue sur la mer, un peu plus lointaine, moins éblouissante le matin, mais toujours le doux ressac pour nous endormir. Cette année, la fragilité de la maison m’est apparue criante pour la première fois, bien sûr V avait évoqué à plusieurs reprises le danger d’effondrement, c’est un peu pour cette raison qu’elle nous invite à partager ici du temps, il faut en profiter tant qu’elle tient debout. Alors j’ai pris des photos, j’ai d’abord imaginé photographier méthodiquement chaque pièce mais quelque chose résistait, comme si la maison se dérobait, je n’étais pas du tout à l’aise dans la prise du vue, incapable de choisir un angle, de trouver la lumière, je n’arrivais qu’à photographier ces fragments, que j’ai redécouvert en rentrant à Paris, puisque cette année j’avais décidé de ne pas emporter mon ordinateur.

Aujourd’hui, en regardant mes photographies, mon sentiment de ratage s’efface, je me souviens de la chaleur d’été qu’il faisait dans chaque endroit au moment de la prise de vue, de l’odeur de renfermé qui imprégnait encore certaines pièces, de la piqûre aux chevilles des herbes du jardin en terrasses, de la brûlure du soleil, j’écoute le ressac au bas des roches.

mise en abyme

oiseau de nuit

Autoportrait, Alice Diaz, 10 mai 2018

C’est un samedi noir et chaud de juin, une nuit moite qui tombe sur les épaules. La tête sur l’oreiller tu sais qu’elle est dehors, dans la nuit. Elle t’a dit c’est rien qu’une soirée de filles, t’inquiète pas. Sur les quais de Seine elle s’étourdit avec ses amies, la ville veille au-dessus, festive, bruissante de rires, de paroles vaines, elle laisse l’autre s’approcher pour voir, jamais rien de très sérieux. Quand elles ont épuisé leurs jeux elles s’étreignent, un rituel pour conjurer peur et fatigue. Tu ne dors pas, tu l’imagines traverser la ville sous la nuit sans lune, once upon a time. Tu sais que la nuit ouvre des couloirs d’ombre sur les boulevards, et ce que l’ombre cache. Tu sais qu’elle est seule dans la nuit, elle n’a pas peur dans la ville tremblante, elle est grisée du vin qu’elle a bu, elle aime sentir l’air plus vif sur le luisant de sa peau, l’encre qui glisse sur les tilleuls argentés, leurs fleurs tiédies qui exhalent leur parfum entêtant. Elle devine les fenêtres aveugles, elle aime savoir la ville endormie depuis longtemps, elle est forte de ce temps qui n’appartient qu’à elle, elle n’a pas peur, elle ne s’en laisse pas compter des histoires de loup malfaisant. Elle est un peu surprise par le silence, nulle clameur lointaine, juste quelques étoiles au-dessus de la Seine lourde et mouvante comme un mammifère marin immense, dans sa tête elle fredonne, once upon a time there was a pretty fly… Au Châtelet, les grands yeux phares du noctilien éclairent brièvement quelques silhouettes dans la nuit inerte, elle monte dans le bus chargé d’un air lourd, dedans des oiseaux de nuit chantent éméchés, des corps basculent. Elle s’assoit juste derrière le chauffeur, elle se laisse porter dans la nuit tachetée de la lumière pâle des réverbères, de scintillements d’autos, se laisse glisser au fil de l’eau, pourrait s’endormir à observer les façades qui ondulent, les perspectives qui sombrent dans l’obscur, portée comme en rêve dans la ville qui s’efface. C’est l’éclair rouge d’un feu de signalisation qui la sort de sa douce torpeur, sur un trottoir du boulevard Sébastopol, une jeune fille à oreilles de chat surgit qui illumine le trouble de la nuit. Est-ce qu’elle n’est pas en train de rêver ? La tête sur l’oreiller tu attends, tu te retournes, cherche la fraîcheur sur la taie, à travers les percées des volets roulants tu devines le début de l’aube. Il ne faut pas louper la Gare de l’Est, sinon le bus t’emporte très loin, vers ces villes dont tu ne connais même pas le nom. Elle descend du bus presque en courant, elle traverse le terre-plein, au-dessus les étoiles s’effacent, la ville se pare déjà d’un air bleuâtre, elle accélère le pas pour rentrer. Tu t’endors.

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture sur la ville de Pierre Ménard

pauline

Pauline noue ses cheveux en chignon bas, elle accroche une fleur en tissu au-dessus de l’oreille comme l’a demandé la mariée en pensant « drôle de noce qui s’annonce celle de Titus, mais c’est heureux ». Devant le miroir elle relève le menton et s’offre un petit sourire, elle n’est pas vraiment satisfaite, elle voit bien les lignes qui creusent son front, les sillons d’inquiétude, sa poitrine qu’elle trouve trop forte depuis la naissance de Pierrette, écrasée sous la cotonnade du corsage, et, dans l’ombre grise du couloir, Louis trop lointain, absorbé dans un étrange flottement sur lequel elle n’ose pas poser de mots. Puis elle soulève le couvercle d’une boîte en carton brun serrée sur l’étagère la plus haute du débarras, elle l’atteint en montant sur un petit banc de bois, elle attrape un billet, ça ne changera pas grand-chose, les économies pour acheter Corbera ont presque été liquidées au marché noir, aucun des quatre enfants n’a eu faim depuis le début de la guerre, elle s’en réjouit alors qu’ils se tiennent à présent devant elle au garde à vous, dans leurs tenues soigneusement arrangées, Jean papillon noué et mèche bien peignée, Angèle et Annie enrubannées et gantées de blanc, la Petretta tendre et joufflue, alors elle sent son cœur qui s’emballe, plein d’amour et d’orgueil.

Encore ce matin elle a sursauté quand on a frappé à la porte, peut-être que tous les matins les coups frappés la feront sursauter, peut-être que chaque jour elle repensera à ce matin-là, quand ils ont pris Antoine. Les premiers temps elle a espéré que derrière la porte, derrière les coups frappés, elle découvrirait la silhouette de son frère, qu’elle pourrait effacer la tristesse du regard, la douleur des tortures, qu’il pourrait reprendre un travail puisque la guerre était maintenant presque finie, peut-être même qu’il épouserait Mademoiselle Dulong, ils pourraient faire ensemble bon ménage, même si Antoine a su garder secret chaque mouvement de cœur. Comme elle ne sait pas encore qu’il a quitté Fresnes, qu’il a été déporté à Neuengamme, elle peut imaginer beaucoup. Quand elle saura, toutes les nuits elle fera les mêmes cauchemars, et poussera les mêmes cris « ASSASSINS, ASSASSINS ! », qui effraieront chacun de ses petits enfants durant les vacances passées au village, obligés de dormir avec elle dans la chambre d’hôtel qu’elle loue chaque été à l’hôtel Mattei, parce qu’il n’est pas question de demander l’hospitalité à Félicité, ni même à Lili.
Derrière la porte ce n’est que Louis, il ne sait plus où est sa clef.

Le dimanche soir Pauline ne prépare plus de repas, elle fait chauffer du lait et chacun y fait fondre un bout de chocolat, on beurre des tartines, c’est amusant un petit déjeuner à l’heure du dîner, on discute vif, les sujets ne manquent pas. Ce dimanche Pierrette est d’humeur chafouine, ça ne lui ressemble pas, Pauline s’inquiète, la petite dit qu’elle n’a pas envie de retourner à l’école le lendemain, « vous pouvez dire ce que vous voulez, moi l’école je n’aime pas ». Alors Pauline monte sur ses grands chevaux, elle lui rappelle quelle humiliation ça a été pour elle de devoir quitter la communale à onze ans, quand Andjula Santa l’a surprise à la place de la maîtresse qui lui avait demandé de surveiller la classe parce qu’elle devait s’absenter un petit moment, elle n’y a pas été par quatre chemins Andjula Santa, « maintenant tu en sais autant que la maîtresse puisque tu tiens la classe, tu n’as plus besoin de retourner à l’école, et moi j’ai besoin de toi pour m’aider avec les deux petits ». La maîtresse a bien tenté de plaider sa cause, parce que Pauline elle en avait des promesses à tenir, « mais ta grand-mère en a décidé autrement, et pense à ton pauvre père là-haut comme il serait déçu, demain tu iras à l’école, tu m’as compris, tu m’as ».

Pauline tourne en rond dans le salon de Corbera désert, nimbé d’une lumière vague et grise, à cette heure-là Annie et Simon travaillent, Jean-Louis est au lycée, elle est seule avec son chagrin de mère, depuis que la petite a appelé d’Algérie, elle tourne, dans sa tête la voix de Pierrette, basse, détimbrée, « maman, il y a eu un accident ». Pauline ne veut pas le croire, il y a quelques jours elle recevait une lettre triomphante et joyeuse, la petite avait trouvé ses marques à Oran, elle avait aussi trouvé un travail dans l’esthétique, se réjouissait d’avoir ainsi un petit peu d’indépendance, et les enfants étaient ravis, grandis et studieux, ils espéraient bien que Pauline viendrait bientôt les voir en Algérie. Son ventre se serre, l’appartement se rétrécit autour de sa douleur de mère, ses bras s’écrasent contre son buste comme pour retenir un long cri, ses mains couvrent son visage pour retenir ses larmes, c’est la peur qui surgit, elle ne pensait pas pouvoir avoir peur encore, trop souvent déjà elle a eu peur, depuis trop longtemps elle vit en imaginant toujours que le pire va arriver, mais elle n’avait pas imaginé cela, non, cela ne pouvait pas arriver, elle ouvre la fenêtre sur la rue, aspire un air glacial.

Ce matin de juillet elle a repoussé le bol de café au lait très lentement, prévenue par un haut le cœur. Elle frotte ses doigts engourdis, se demande d’où vient cette lassitude, presque une tristesse, peut-être les cauchemars de la nuit, peut-être la présence du petit qu’elle emmène en Corse cet été, les questions qu’il pose à longueur de journée, son regard à la fois rêveur et curieux. Elle ne peut s’empêcher de retrouver dans le visage de l’adolescent quelque chose de Roland, ça lui serre la poitrine. Elle essaie de se bousculer, « tu ne crois pas que c’est le moment de t’apitoyer, il y en a des choses à faire avant de partir, l’avion ne nous attendra pas ». Elle se lève, elle sent sa tête plus lourde, son corps aussi, comme durcit, les murs du salon tremblent autour d’elle, elle perd l’équilibre, elle agrippe le chambranle de la porte qui donne sur le petit couloir, l’espace étroit bascule, comment lutter contre le vertige, sa vision se trouble, elle ne sait pas si c’est elle qui lâche la poignée de la porte, elle voudrait appeler le petit, mais elle ne sait déjà plus crier, elle tombe lourdement sur le sol. La vie l’abandonne comme ça, silencieusement, dans le petit couloir de Corbera.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre des ateliers du Tiers Livre

fermé temporairement

Le robinet d’or, rue Eugène Varlin, Paris, à l’heure du confinement

Cette série photographique est née pendant le confinement. À l’origine il y avait la photo du Robinet d’or — une brasserie dans la rue où nous habitons — prise pour documenter un texte sur trois petites filles qui en avait fait leur espace de jeu à ce moment où le dehors était considéré si dangereux. Lorsque je l’ai publiée, François Bon la commente, il y voit une référence à Uccello, je regarde alors la photo comme un tableau, découvre rétrospectivement ce qui m’avait attirée, le jeu graphique des pieds de chaises à la renverse, le silence après la bataille, le vide, qui se répète sans doute ailleurs, partout, dans la ville déserte. Je pars en quête de ces batailles qui se jouent dans les cafés fermés — elles ont lieu dans le secret de la nuit — au matin je n’en retrouve que les vestiges figés, meubles retournés, empilés, pieds en l’air qui s’élancent, débris et poussière au sol. Alors que Paris semble avoir du mal à contenir ses habitants, je colle mon front aux vitres des cafés désertés, découvre un monde endormi dedans, un silence assourdissant quand la ville s’essaie à la vie d’après, puisque nous sommes maintenant appelés à reprendre la vie d’avant mais autrement.

Les jours suivant au cours de mes promenades, ou de mes trajets vers l’atelier, je prends des chemins détournés pour découvrir des lieux inédits, je photographie chaque café dont je peux saisir le désordre et l’abandon, fascinée par les ruines, le temps en suspens qui se révèle, l’entremêlement des matériaux, bois, brun, acajou, vernis, blanchi, métal, osier, cuir synthétique, velours. La matière picturale ne se livre pas toujours au regard, les reflets sur les vitres troublent la vision, difficile de deviner l’intérieur dans le sombre du café. Je colle l’objectif à la vitre, déclenche, alors se révèlent pêle-mêle le désordre, les couleurs, les bois de chaises, les ustensiles, bouteilles et torchons. Devant certains cafés, des terrasses vides comme des zones de défense, je sursaute, surprise par un sans-abri endormi. Si le café est ouvert je demande si je peux photographier l’intérieur, je sens la gêne de l’employé —  c’est que c’est un sacré foutoir là-dedans, et puis le gérant n’est pas là, oui justement c’est ce qui m’intéresse. Dans les faubourgs, des groupes se forment devant le café fermé, reproduisent au dehors la communauté qu’ils formaient dedans, debout ou en appui sur quelques tabourets hauts, heureux de renouer un lien. 

Longtemps je n’ai pas aimé boire de café, adolescente je sais bien que se joue au café quelque chose de décisif, la possibilité d’entrer dans le groupe, de prendre part aux débats politiques ou philosophiques, aux Acacias, au Courrier de Lyon, au Central — j’étais de celles qui écoutent, qu’on impressionne, et je piquais les sucres alentour pour rendre supportable l’amertume du breuvage. J’ai pendant des années contourné cette habitude du café, alors que Philippe allait passer du temps au Métro, à deux pas de notre appartement de la rue de Malte, pour écrire. C’est bien après la naissance des filles, que j’ai découvert le rituel de jeunes mamans qui après avoir déposé les enfants à l’école se retrouvaient au café avant d’aller travailler. Un jour j’ai été conviée, j’ai goûté ce café du matin, on nous lâchions un peu de lest en fumant une cigarette. Bien des années après, alors que les filles allaient seules à l’école, devenues amies nous avons poursuivi ce rituel, aujourd’hui je me demande si nous le reprendrons en septembre.

La quête touche à sa fin, depuis plusieurs jours les cafetiers s’organisent pour vendre du café à emporter, ou bien se sont lancés dans des travaux de rénovation, mettant à profit ce temps de latence. On sent que ça s’agite, je deviens fébrile moi aussi, les heures sont comptées désormais, les terrasses vont être autorisées bientôt, nous pourrons nous vanter à nouveau, comme au lendemain de novembre 2015, je suis en terrasse. Peut-être trouverais je encore quelques cafés dépourvus de terrasses et condamnés à la fermeture, ou qui n’auront pas pu se relever, auront perdu la bataille.

les choses de la vie

En allant me coucher hier une drôle de tristesse. Est-ce d’avoir regardé pour la première fois Les choses de la vie, des années que je voulais le voir, je ne sais pas par quel miracle j’y avais échappé adolescente, quand nous nous sommes installés avec Philippe nous n’avions pas la télévision, quand finalement nous en avons eu une et que le film était programmé, de nombreuses fois en vingt ans, il me décourageait à chaque fois — non mais ce film est d’une tristesse sans nom — finalement, je l’ai vu hier pour la première fois. Le film m’étreint, porté par la musique mélancolique de Philippe Sarde, les silences et surtout le regard bouleversant de Piccoli. Ce qui m’a rendue triste c’est peut-être d’avoir saisi à travers les images et leur chromie seventies quelque chose de mes parents, contemporains des personnages du film sorti l’année de ma naissance. Ils n’appartenaient pas à cette bourgeoisie, ils ne traversaient pas les mêmes errances sentimentales, enfin je ne le crois pas, mais y avait les mêmes bagnoles, les mêmes clopes qu’on allume les unes derrière les autres, la même peau mate réchauffée de soleil, peut-être certains silences. La tête sur l’oreiller pleine des beaux instants de la journée — nous sommes sortis de Paris et nous avons revu les parents de Philippe pour la première fois depuis trois mois — je me suis demandée si mon père avait eu le temps de voir défiler sa vie au moment l’accident, si il a eu le temps de nous parler en silence.

quand tu seras petite et que moi je serai grande

Quand tu seras petite et que moi je serais grande… Dès l’enfance on surnomme la petite Pierrette, Louis avait pourtant bien déclaré Eugénie à l’état civil, en souvenir du grand-père Eugène, mais son deuxième prénom l’a emporté, le prénom de cœur, Pierrette, le prénom de sa tante morte trop jeune — d’une maladie innommable, il y a quelques années — alors Pierrette sera chargée de l’âme de celle partie trop tôt, souvent Petretta dans la bouche de Pauline, la mère, plus souvent encore dans celle d’Andjula Santa, la grand-mère, Petretta, que l’on prononce Pedretta, petite pierre. Pierrette, dès le commencement, attire l’attention, née au mois de mai 40, elle a quelques semaines au moment de l’exode, c’est sa première fierté, combien de fois raconte-t-elle comment elle s’est retrouvée sur les routes, alors qu’elle n’avait pas un mois, cajolée par sa sœur, la douce Annie, de cinq ans son aînée, la rêveuse, discrète et pâlotte Annie, sage comme un ange. Annie, ou Anne-Marie, ou Anna Maria, on aime toujours dans la famille rappeler l’origine corse d’un prénom, on en tire une forme d’orgueil, on tire orgueil de tout : du certificat d’études du grand-père Jean-Toussaint, de la médaille d’honneur en bronze décernée à Louis pour actes de courage et de dévouement, de la force obstinée de Pauline à qui on ne décernera ni diplôme ni médaille, de la sagacité d’Annie, de la vivacité de Pierrette.
Annie aime jouer avec Pierrette, sa poupée indocile aux boucles brunes, Annie la coiffe, devant le miroir haut, Pierrette sourit un temps, les mains pâles d’Annie virevoltent autour de ses joues rondes et mates, sommes-nous sœurs vraiment s’inquiète la petite en secret. Annie l’habille, Pierrette s’impatiente, Annie lui pince les joues pour faire monter le rose, Pierrette n’aime pas ça, tu verras, quand tu seras petite et que je serais grande, mais déjà Annie lui fait l’école avec une patience d’ange.
Pierrette aime surtout les dimanches, Annie noue des rubans dans ses cheveux, elles vont en famille en visite à Montreuil, Annie invente des histoires sur le trajet pour distraire Pierrette, elles jouent avec le cousin Charlot qui les fait tellement rire, Annie rit du rire de Pierrette, aux beaux jours elles jouent dans le verger de l’oncle Roger, il leur offre des pêches tièdes et juteuses, Annie trempe son mouchoir dans un seau d’eau noire et frotte énergiquement les joues sucrées de Pierrette qui trouve ça dégoûtant.
Annie porte les robes usées de sa sœur aînée, elle jette ses épaules en arrière, incline légèrement son visage, comme si la grâce de ce mouvement pouvait dissimuler l’humiliation, mais Pierrette n’est pas dupe, elles savent l’une et l’autre la honte, les secrets, les chagrins de chacune.
Annie et Pierrette croisent leurs regards inquiets, Louis n’est pas rentré déjeuner, depuis quelques mois déjà elles observent les yeux perdus de leur père, sa lèvre décrochée, Pauline détourne l’attention des enfants à coup d’anecdotes resucées, de questions insensées, on attend jusqu’au soir, il faut se rendre à l’évidence, cette fois il a bel et bien disparu, mais il a été retrouvé errant square Trousseau, il a fallu l’enfermer, ça n’a pas duré très longtemps. Pauline avec sa robe de veuve et les quatre orphelins obtient un travail au bureau de la poste Crozatier où Louis était receveur. Annie console Pierrette de la double absence, devient sa petite maman triomphante.
Annie entre au lycée — elle est la première femme de la famille à entrer au lycée, on s’enorgueillit encore — elle fait promettre à Pierrette d’être sage à l’école, d’écouter bien, alors elle pourra comme elle faire des études, Pierrette n’est pas certaine de le vouloir. Un midi, alors qu’elle devise avec ses amies dans la cour, Annie sent son cœur se suspendre, elle devine que quelque chose de sérieux est arrivé, elle remonte en courant le cours de Vincennes, elle traverse la Nation avec des ailes de peur, le menton tendu vers le ciel. Dans la perspective du boulevard Diderot elle voit les secours, et dans sa tête c’est comme des coups de pierre. Un chauffard, une imprudence, mais la petite est vivante, Annie prend la main de sa sœur dans les siennes, elle ne lâche pas la petite main brune, elle la tient comme un trésor, une petite pierre brillante de ruisseau, Petretta.
Annie tourne en rond dans l’appartement, sans Pierrette il lui semble désert. Un matin Pierrette se réveille, après un coma de plusieurs semaines qui ont semblé des mois à Annie, le tibia est réparé, marqué d’une cicatrice en forme de croix, la petite rentre à Corbera, elle redevient la poupée jolie entre les mains d’Annie, mais alors qu’elle l’ignore elle-même, elle ne sera plus tout à fait la même. 
Pierrette ne veut plus aller à l’école qu’à contrecœur, elle fume ses premières cigarettes, elle fait la fête, danse, flirte, s’étourdit, oppose son insouciance aux exigences de sa sœur.
Annie passe son baccalauréat — une fierté encore pour la famille — elle milite avec Jean, le frère aîné, à la SFIO, elle rencontre Simon. Pierrette pleure et rit à la fois quand Annie épouse Simon. Annie quitte la maison, s’enroule de colliers fantaisie, de robes colorées — elle jure qu’elle ne portera plus jamais les robes usées de sa sœur aînée. 
Pierrette chérit tendrement l’enfant unique d’Annie, elle peut à son tour jouer à la maman, quand tu seras petite et que je serais grande. Pierrette se marie avec Roland, adopte ce nouveau prénom qui lui va si bien, Pierrot, part au bout du monde. Alors Pierrot écrit, quémande des lettres à Annie, celle qui seule sait la réconforter, celle qui la devine, l’une appelle l’autre quand un drame survient, elles sont attachées l’une à l’autre par un fil solide, depuis le premier sourire de la petite, ce sourire qu’on dit aux anges, s’il est un ange c’est Annie, Pierrot le sait depuis toujours. L’éloignement est trop difficile.
Pierrot joue au bridge le dimanche, chez Annie près de Belleville, et Annie chez Pierrot à Brunoy, des années plus tard, les mêmes jeux, les mêmes  dimanches à Bastia, dans l’air les mêmes volutes de tabac blond.
C’est l’été, Annie et Pierrot prennent des bains de mer à la Marana, bercent leurs corps alourdis, partagent des rires complices, sœurs grandies, épousées dans le contre-jour, chevelure cendrée contre blondeur peroxydée, peau mate contre peau de lait, voix basse de gorge contre voix haute dans le nez, si dissemblables, si pareillement aimantes. Quand Pierrot abandonne, Annie serre entre ses mains d’ange pâle la main brune de la petite poupée qu’elle ne veut pas lâcher.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre des ateliers du Tiers Livre

à la nage

j’ai rêvé que nous étions réunis dans le salon d’un grand appartement à l’étage d’une bâtisse victorienne de Brooklyn, nous portions des vêtements d’un autre temps, d’entre-deux-guerres. La pièce est meublée de bois sombre, il y a des tapis au sol, des tableaux accrochés aux murs, une lumière blanche et poudrée. La famille est agrandie, nous quatre et des amis proches, des intimes, avec qui nous faisons le projet de rejoindre la France à la nage. Nous nous préparons lentement, accumulant des couches de vêtements pour résister au froid, j’enfile une paire de mitaines noires. Nous savons que l’heure est grave, les cœurs sont lourds, nous avons décidé que les enfants partiront les premiers, ils doivent prendre de l’avance, nous les rejoindrons, nous nous retrouverons de l’autre côté de l’océan. Nous écoutons leurs pas vifs dans l’escalier, je sens des larmes rouler sur mes joues, j’ai la sensation nette que ma gorge se remplit de sel.