l’Estival

La première fois dont je me souvienne, j’avais neuf ans. Nous étions allés en bande à l’Estival, le cinéma de la station balnéaire voisine qui n’ouvrait que l’été à l’heure des vacanciers. C’était une sortie exceptionnelle, l’autorisation d’aller le soir au cinéma sans être chaperonnée par un adulte, la bande insolite que nous formions, filles et garçons, petits et grands, et cette chaleur d’août que rarement on avait ressenti à Edenville. Nous marchions sur la route nationale, combien étions-nous, six ou sept gamins, ma sœur de treize ans était la plus âgée qui veillait sur le groupe. Nous chantions le tube de l’été, une chanson d’amour triste un peu ringarde dont on nous rabattait les oreilles à la radio, dans les jukebox, à la salle de jeux du coin de la rue, nous n’avions que deux kilomètres à parcourir, mais ça nous donnait de l’élan. En mon for intérieur je dédiais les paroles de la chanson à Pierre qui marchait devant moi, silencieusement amoureuse de lui, nous c’est une illusion qui meurt … Sur la route nous jouons avec nos ombres, hallucinés par nos silhouettes allongées dans les rayons du soleil du soir, nos mains forment des chimères, je remonte à la tête du groupe, je suis alors la plus grande dans l’ombre projetée sur l’asphalte sablonneux, et puis je me rapproche de Pierre, je joue avec l’ombre encore, mon profil tourné vers lui, la bouche à son oreille me fais croire que je lui chuchote mon secret.

La salle est presque neuve, à l’abri d’un parallélépipède sans fioritures, façade de moellons en granit, toit ceint d’un large bandeau de tôle ondulée bleu azur, sur lequel se détachent, en lettres cursives de Plexiglas blanc dont la tranche est colorée d’orange vif : L’ESTIVAL. Dans la grande salle les murs sont couverts de moquette côtelée, on compte près de quatre cent fauteuils en mousse synthétique corail, une odeur de sable humide imprègne l’air. Sur l’écran géant, l’émerveillement fugace, le prince et Cendrillon dansent, couple minuscule dans le cadre, ils s’échappent du bal en tournoyant, tandis que leurs ombres immenses sont projetées sur le mur du palais en un lent mouvement décalé. Je me souviens du film sans doute de l’avoir revu avec mes filles, bien des années après, mais ce que je retiens de cette première fois c’est la marche du retour par la plage dans la nuit d’août, mes tongs dans les mains pour sentir le sable frais sous mes pieds, le bruit des filins cliquetant sur les mâts en passant à la hauteur de la cale à bateaux, la nuit à peine tombée éclairée d’une lune pâlotte, le vent lugubre qui amplifie le ressac alors que les plus grands racontent des histoires à faire peur, et au fond de ma poche le petit ticket rose à neuf francs devenu talisman, sa douceur de buvard sous mes doigts.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été 2020

coupe

un matin ça lui prend, Jacques il faut emmener les enfants chez le coiffeur, avec ce ton autoritaire, avec sa blonde qui fume entre ses doigts de femme, avec son beau visage décidé, avec sa petite coupe courte — bien sur qu’elle on la prendrait jamais pour un garçon, toute de fard et de charme — on fait ça à la chaîne, un coup de deuche et nous voilà rendus à Kairon, chez Houchet, coiffeur pour homme, sauf que les enfants, y en a trois, et à part Alexandre, y a deux filles, mais c’est bien pratique chez Houchet, il fait pas dans le détail, une petite coupe bien nette, finie au rasoir coupe chou, il est pas méchant Houchet, mais c’est un coiffeur pour homme, et il me fait un peu peur quand il glisse la bandelette de crépon entre la blouse synthétique et ma nuque déjà rouge d’émotion, surtout quand il affute son rasoir sur le cuir de son aiguiseur, ça j’en connais qui n’aimeraient pas être à ma place, assise sur le siège, surélevée sur deux bottins parce que c’est un coiffeur pour homme, pas pour les petites filles, mais on fait efficace et surtout ça doit pas être bien cher une coupe chez Houchet, et quand on ressort on a la nuque bien nette, ah ça ils sont coupés les cheveux, bien courts, comme un garçon, et Pierrot trouvera ça charmant nos têtes de petits garçons, et quand la boulangère me demandera : et pour vous jeune homme, ce sera quoi, j’aurais bien envie de lui tirer la langue

Repas

Petite manger m’ennuie, ça exaspère les adultes, combien de fois rabâchée cette phrase, on voit que tu n’as pas connu la guerre, ma fourchette promène des bouts de carotte en rondes languides,  Jacques regarde sa montre et tente la menace, si quand la grande aiguille atteindra le six tu n’as pas fini, tu vas voir ce que tu vas voir, des mots en l’air, pourtant en grandissant je fais l’effort nécessaire qui rassure, je mastique la viande froide sans conviction, quand le repas se prolonge en discussions sans fin alors mes doigts s’impatientent, je dessine du couteau dans l’assiette, je rassemble les miettes éparpillées en spirales ou en cœur, ça dépend de l’humeur, je coupe entre mes ongles la peau des fruits en fines lamelles pour redessiner des fleurs. Cette dernière habitude je l’ai gardée, je la pratique souvent à Noël avec les épluchures parfumées des clémentines.