l’endroit où je respire

Hortense m’explique que le trait de côte ne recule pas vraiment, la côte recule par endroit, mais avance à d’autres, le jeu des flux et reflux est complexe …transformation plutôt que disparition, en attendant je rêve de longer l’estuaire, ou n’importe quelle rive. LA LIGNE OCÉANIQUE est l’endroit où je respire.

Je feuillette des catalogues d’oeuvres d’art vendues aux enchères, plusieurs pages cornées, je regarde les prix, considère différemment les gouaches et gravures qui s’accumulent sur les murs, dans les bibliothèques de la salle d’attente du rhumatologue collectionneur.

Le jeune homme au téléphone // j’étais un peu déçu que tu me calcules pas tout à l’heure et que tu me dises pas bonjour mais je vais pas en faire une histoire, ni faire mon mijaurée // m’amuse qu’il utilise cet adjectif que je croyais réservé aux femmes..

Nous montons à l’étage, pour avoir de la lumière, l’atmosphère y est plus feutrée, encourage les rendez-vous professionnels, des belles personnes, surement des comédien·nes. Sensation d’une séance de rattrapage et tentative d’échapper aux bruits du monde.

J’ai traversé la place de la République presque déserte, je me suis approchée de mon visage préféré, ÉGALITÉ, j’ai fait une prière, c’est étrange de l’écrire mais je veux me souvenir de cette ferveur.

Depuis Valence une heure de route avec ascension, dans les phares un renard, puis une biche, deux lapins, magique. Arriver sous une presque pleine lune, le lieu éclairé comme une nuit américaine. Je ne dors pas bien, impatiente de voir la beauté de l’endroit se révéler au jour.

A travers les rideaux deviner le ciel qui s’éclaire, rosit déjà, sortir. Nous avons descendu une douzaine de cartons, ouvert les dossiers, découvert des photographies, des notes de travail. Arbitrer classer inventorier. Puis un petit cahier de texte à spirales, Les vacances en Suisse, le premier roman peut-être, ces quelques illustrations qu’elle avait glissées en tête de certains chapitres, à la manière des livres illustrés de son enfance.

j’aurais aimé que mon sourire lui en dise plus

Marche autour du bassin de la Villette pour attraper les éclaircies du jour, l’air italien de l’église Saint-Jacques-Saint-Christophe, respirer. La veille P me faisait remarquer que j’étais toujours en voyage — pas tout à fait vrai — mais la manière dont je photographie Paris peut donner l’impression que je suis ailleurs, photographier parfois c’est s’échapper.

Rencontre avec Hélène Gaudy via le Patreon de François Bon, singulière, généreuse, sa manière de parler d’écrire, j’écris dans tous les sens, son rapport à l’archive, à l’image, aux lieux, les projets abandonnés, les tâtonnements, les interstices, la quête de la justesse, ça me donne la force de ne pas abandonner.

Écriture du prologue du nouveau cycle lancé par François Bon, se joue noue un lien avec le merveilleux, une voix possible pour Lina ?
Ce fut d’abord le bruit énorme d’un battement d’ailes, puis les plumes qui volent autour de la roue, l’effroi dans le cri laché par le cycliste, puis un dégoût en imaginant le massacre évité.

Réveil au milieu de la nuit, je suis tout au bord du lit, prendre le moins de place possible, mon rapport terrorisé au monde. Se consoler de l’horreur en pensant que mes morts ne sauront rien de tout ça.

Je m’arrête pour le laisser traverser, il s’immobilise, j’insiste, lui indique le passage d’un mouvement du menton, l’encourage d’un sourire. J’aurais aimé que mon sourire lui en dise plus.

Croiser deux de mes voisines, une retient la porte, l’autre s’incline pour me laisser passer — on vous fait une haie d’honneur. Je sens bien que c’est trop fort, trop enjoué la manière dont je lance C’est chouette ! Elles me récompensent d’un grand sourire. En constatant que je ne pratique aucune relation de voisinage je pense tendrement à ma mère.

Dans le rêve une détonation qui me sort du sommeil, là où mon corps fatigue mes pensées s’emballent, je me lève. Dans la soirée, appel d’A, on reprend le fil sur un sujet familial en suspens depuis quatre ans, les morts peuvent attendre, pourtant il faudra bien en finir avec cette histoire.

une douceur étrange

Après quelques déboires, arrivée à Ottignies où Dodo nous accueille. Retrouver la maison de brique de Lasne, je vérifie qu’elle n’a pas trop changé, découvre que Philippe (époux de Dodo qui porte le même prénom que le mien) s’est remis à la peinture. Après le potage délicieux, les fromages, le melon, nous sortons marcher, l’idée de cette marche m’obsédait depuis plusieurs jours les chemins creux, la forêt, le soleil, la petite chapelle, le lac, Dodo nous égare un peu et mon esprit s’allège. Le soir dîner en famille, le champagne rituel, un waterzooi, la rose de Damas qui parfume le dessert.

Le lendemain Dodo m’indique le tiroir où elle a rangé toutes les photos, n’hésite pas tout est là, c’est autant à toi qu’à nous. Je ne résiste pas, finis par ouvrir le tiroir, après avoir inspecté une boîte j’extrais trois portraits que je photographie, la petite Aïda Aznavour elle était à l’école du spectacle avec ma tante Claude, mon arrière-grand-mère Cécile, son doux regard et les épaules habillées d’un col de plumes, cette autre photographie de Marie-Louise et Cécile devant une fenêtre ouverte, inondées de soleil. J’avise une pile de cahiers, je les connais, les ai déjà ouverts, ce sont ceux de Marie-Louise. Pêle-mêle des extraits d’articles, des inventaires, des commentaires de lectures, un journal. Les notes sont parfois révisées, augmentées. Sur la couverture des cahiers un sommaire inscrit sur des souches de carnets de timbres. À l’intérieur d’un cahier repérer la signature Ro, c’est en fait Marie-Louise qui souligne la note, Ro comme un repère, je me demande combien de fois elle a relu ce passage. Y découvrir la même inquiétude que celle qui m’a hantée quand j’ai écrit l’accident, on ne devrait jamais mourir seul. Il m’avait promis récemment de ne plus prendre de risques, sachant qu’il avait charge d’âmes et que sa petite famille avait besoin de lui… sans lui qu’allaient devenir ses trois petits ? J’aimerais rassurer ma grand-mère.

Pour le voyage nous avons emporté L’échiquier, Philippe a quelques chapitres d’avance. Je n’ai encore jamais lu Jean-Philippe Toussaint, à la lecture je m’amuse des coïncidences, les étés à Erbalunga où son père lui révèle sa vocation d’écrivain c’est à Erbalunga que mes fantômes sont apparus, dormir le dernier soir de ce petit voyage dans une chambre d’hôtes à Ixelles face aux étangs, et réaliser que nous sommes à deux pas de Chapitre XII, la librairie de Monique Toussaint, mère de l’auteur. Le lendemain matin avant de rejoindre le centre de Bruxelles nous faisons le tour des étangs et passons devant la maison, la librairie est désormais fermée mais les lettres dorées apparaissent toujours sur le bow-window.

Nous allons découvrir la fresque en hommage à Chantal Akerman inaugurée il y a quelques jours quai du commerce. Manque de recul, ciel gris, photographier quand même l’image gigantesque puis nous nous dirigeons vers la Bourse où nous retrouvons Catherine Koeckx. Nous échangeons nos livres. Elle me rappelle cet endroit où Charlotte et Emily Brontë ont vécu à Bruxelles, nous n’avions pas d’itinéraire prévu, cela nous donne une première direction pour arpenter la ville, toujours émue de mettre mes pas dans les lieux traversés par Charlotte et Emily. Je photographie les plaques pour Alice. Nous nous perdons dans la ville, profitons de la belle lumière de la fin du jour, échapper au réel et reprendre goût aux images. Retour à Paris, écrasé d’une douceur étrange dont nous ne parvenons pas tout à fait à nous réjouir, puis l’effroi.

aujourd’hui tout est calme

À l’heure du journal je suis à Lasne, là où j’ai retrouvé la sœur de mon père il y a cinq ans. La fonction souvenir de Facebook n’a pas manqué de me le rappeler, faisant ressurgir cette semaine les premières publications avec les photos de mon père. L’histoire réinventée, assimilée, l’amour tissé, quelque chose entre le pardon et la douceur, s’étonner comme aujourd’hui tout est calme. De la semaine ne retenir que la terrasse de l’East Bunker où Slimane va me rejoindre. Je n’aime pas être la première à un rendez-vous, devoir choisir entre l’ombre et le soleil. Je pense à notre première rencontre, ma fébrilité, ma confusion, aux photos que Slimane a apportées, qui se recourbent sous une trop grande lumière. Plusieurs années se sont écoulées, pourtant l’impression que c’était hier. Je le reconnais cette fois sans aucune hésitation. Alors comment tu vas ? Nous parlons de l’Algérie, de la possibilité d’un voyage, il faut aller à Djanet. Il me répète quelques trucs sur mon père, les costumes clair, la rigueur et l’humour, il aurait vécu longtemps s’il n’y avait pas eu l’accident, parce qu’il était cool, détendu. Il regrette de n’avoir pas trouvé le rapport sur l’accident. Je lui tends Comanche, il aime bien le titre, c’était son avion préféré, il était pas fait pour la voltige, mais ton père il en faisait ce qu’il veut. Il prévoit quelques rencontres, auxquelles je pourrais me joindre, j’acquiesce, mais je sais que j’en ai fini avec l’enquête, si je devais avoir de nouvelles révélations ce serait par hasard. C’est un moment normal, presque joyeux, débarrassé de la fatigue et de la fragilité qui m’écrasaient au moment où je l’ai rencontré pour la première fois. Je suis à Lasne, et ma cousine Dodo me demande si, quand même, je ne voudrais pas rouvrir une boîte de photographies.

une balade au Luxembourg

C’est dimanche, visite de l’exposition de Mathilde Hess à l’atelier Lardeur sur la suggestion d’Hélène Gaudy, le lieu fascine, la lumière, les traces accumulées, la beauté des cerfs volants se frottant au mur, les reflets.

Pour rentrer à la maison nous traversons la foule du jardin du Luxembourg, des touristes, des joueurs d’échecs, leurs spectateurs, des couples amoureux, des enfants autour du bassin qui poussent des bateaux à voiles avec leurs bâtons. Je n’ai quasiment pas de souvenirs de ce jardin, je l’ai sans aucun doute déjà traversé, mais je n’y ai jamais passé de temps, je n’y ai jamais joué au tennis, ni lu de livre sur une des fameuses chaises vertes dans l’espoir d’une rencontre. Je me trompais. Alors que nous quittons le parc me revient le souvenir d’une soirée passée chez la famille H à Paris, j’avais peut-être huit ans ou neuf ans, et il me semble que les H vivaient rue de Rennes. Le père était médecin, dont ma mère avait été la patiente, avant de se lier d’amitié avec lui elle se rapprochait ainsi de tous, ses médecins, ses banquiers, ses voisines. La mère était avocate. Lui était juif, elle était corse, pour ma mère c’était important, comme si leurs origines en faisaient des êtres supérieurs. À mes yeux d’enfants cette famille était exagérément riche, qui vivait dans cet appartement haussmannien avec parquets en point de Hongrie, des doubles portes vitrées à petit carreaux, des corridors, un piano, des tapis d’orient, une chambre de bonne, mais ça n’empêchait pas cette relation d’amitié qu’entretenait ma mère. Les H avaient trois enfants, dont la cadette, A, avait à peu près mon âge. Elle me fascinait, belle lumineuse, douce. L’évidence que nous pouvions être amies. Ses boucles brunes autour de son visage fin, l’ascendance juive, j’établissais immédiatement une ressemblance entre A et Anne Franck. J’étais trop jeune pour avoir lu Le Journal mais comme tout le monde j’aimais Anne Franck, comment ne pas aimer l’adolescente au destin tragique, son regard, son sourire sur le portait sépia de la couverture du livre que ma sœur étudiait au collège. Cette ressemblance à vrai dire je crois que l’ai imaginée renforçait ma fascination. À la fin de la soirée je ne voulais pas quitter A et je fus miraculeusement autorisée à passer la nuit chez les H, ma mère me récupèrerait le lendemain, les deux petites s’entendent bien. J’ai peu dormi, comme on dort mal dans une chambre inconnue, comme on guette la nuit les bruits nouveaux, comme on sait qu’on est pas tout à fait à sa place. Le lendemain matin on nous proposa une balade au Luxembourg, et voyant comme j’étais attirée par les petits poneys on nous permit de faire une promenade dans les allées sablonneuses du jardin. Je n’ai aucune autre image qui me revient de ces heures passées en compagnie de A, je ne crois pas l’avoir revue, nous n’habitions pas Paris, avions déménagé très souvent, les liens entre ma mère et les H avaient fini par se rompre. Mais le souvenir de ma fascination est intacte.

je traverse une fiction

À l’abri des regards, sur une petite colline, l’église Saint-Serge de Radonège. Brique protestante, dentelles de bois polychromes ajoutés par les Russes orthodoxes, des arbres un peu brûlés par l’été. L’église est fermée, Philippe m’indique l’interstice entre les portes, on peut apercevoir l’intérieur. La chaleur trouvée dans la rencontre et les quelques mots échangés avec la vieille dame, son guide de Paris insolite à la main, et l’amie qui reste en retrait, ne parle pas notre langue.

Faisant des recherches sur la côte corse de l’enfance, je découvre sur Google Maps l’existence de la forêt d’Eddy. Une forêt là, sur la plage de la Marana où je n’ai jamais connu qu’une pinède. Ce sont en réalité quelques troncs flottés qu’Eddy a plantés dans le sable, le dérisoire de ces bois morts face à la mer m’émeut, j’inventorie les lieux où on pourrait planter de telles forêts.

Retour aux Arquebusiers, je m’en veux de n’avoir pas pris le temps de préparer le travail, préférant laisser les fantasmes se disputer le peu d’espace encore disponible dans mon esprit. Mais les retrouvailles sont joyeuses, j’ai une minuscule eau forte à imprimer et les gestes viennent plus naturellement, ça fait pas mal de raisons de se réjouir.

Depuis la rencontre avec Camille et Ziggy, je reçois des annonces publicitaires de croquettes pour chien dans ma messagerie, c’est à la fois drôle et inquiétant. Je bois une eau tiède vaguement parfumée à la menthe, je n’ose pas interrompre mon amie pour faire une remarque au serveur, je m’accroche à la douceur de l’air, avec cette impression de serrer des freins et les dents.

Déposer Comanche dans la boîte aux lettres d’une inconnue me donne à explorer un bout du cinquième arrondissement, je ne connais décidément pas grand chose de ma ville. Joie de la descente en Vélib de la rue Gay Lussac, le boulevard Saint-Michel est recouvert de bitume neuf, la ville se prépare pour 2024, il nous faudra un plan B.

Je dors peu, chaque réveil est une bataille de questions sur le chantier qui s’est ouvert en parallèle de l’écriture de ComancheAutour, l’impression de tourner en rond. J’en parle à Philippe, il me suggère de changer le titre, nous rions.

Avec Alice nous allons écouter les lectures des poétesses de la revue Radical(e), je suis très touchée par la voix de Virginie Poitrasson. Alice suit des copines de fac croisées dans la rue, je m’accorde de marcher seule dans la nuit. Devant la gare de l’Est une petite foule d’ouvriers, les bandes phosphorescentes des gilets oranges désarticulent l’architecture des corps, leurs voix mêlées comme une rumeur, leurs véhicules et les parois métalliques de protection qui réduisent le trottoir, je traverse une fiction.

un goût d’aventure

L’enfant et son visage abimé de larmes, la litanie des parents qui lui rappellent toutes les belles choses qu’il vient de vivre, tu as fait du vélo, tu as joué au ballon, tu as vu les canards, tu as mangé une glace, rien ne le console. On s’étonne du peu de monde dans le parc, je photographie des jeunes femmes et leurs chiens. Les mots de Jane Sautière me donnent une joie immense.

Lecture Verticales au Point Éphémère avec Margot et Jane. Impressionnée par les Écrits fantômes de Vincent Platini. Je rentre avant la fête, marchant les quelques cinq cent mètres qui me séparent de la maison, les mots de Xavier Person m’entêtent, « … à propos de l’hirondelle domestique, « Où logeait-elle avant qu’il y eût nos maisons ? », je la comprenais à l’envers : où logerons-nous après qu’il n’y aura plus d’hirondelles ? », L’alligator albinos.

Je retrouve Anne Savelli, nous nous allégeons de questionnements sur écrire, vivre, nous évoquons le cheminement de Comanche, et l’importance de l’accompagnement. Elle part bientôt en résidence à Clermont-Ferrand et me traverse l’esprit d’aller l’y rejoindre, si l’enquête est finie, le livre publié, j’ai toujours une attirance pour ces lieux où mon père a vécu.

Ziggy, à Paris le 14 septembre 2023

En remontant la rue de la Roquette, sa silhouette frêle et le chien sable, immense et joyeux bondissant autour, c’est Camille. La ville, la lumière de Marseille, les migrations, écrire un journal, écrire de la poésie, écrire sur les chiens, et les mots que nous empruntons. On échange nos livres comme on échangerait des images, j’aime cette fonction du livre. Sur la terrasse de l’Haÿ retrouver la même douceur qu’à Erbalunga.

photographie de Caroline Dufour, Montréal

Je reçois par mail la photo d’une ruelle de Montréal par Caroline D, nous nous sommes rencontrées via nos blogs, je suis très sensible à ses photographies. Je n’imaginais pas qu’il y avait là-bas de telles ruelles, Philippe m’explique qu’elles permettent la circulation à l’arrière des maisons, souvent juste des chemins de terre à l’intérieur des blocs, où la neige peut rester longtemps après l’hiver, un des charmes de Montréal. Je reçois cette photographie comme un cadeau, une invitation à découvrir la ville.

Passer dans les corps des arbres, déloger les enfants de leurs montures électriques, se perdre dans l’ouest de la ville, et si Maine me dit encore où je suis, si je connais les noms de la Place de Catalogne, de la rue de Cambronne, de l’hôpital Pompidou, ils ne me disent rien de la proximité ou non du pont Mirabeau, il fait doux, je suis en avance, ma monture est docile, retrouver la Seine et un goût d’aventure.

disparaître un peu

Les échanges avec Philippe Liotard, notre rapport aux signes, aux dates, le trouble que ça génère, une deuxième visite au musée de la vie Romantique pour revoir les peintures de Françoise Pétrovitch, les retrouvailles avec Agnès et Delphine, l’intensité, ces moments de bascule que la vie nous offre, la force que j’y puise.

Malgré ma difficulté à faire le vide je dois bien reconnaître que chaque objet, aussi minuscule soit il, qui quitte la maison me donne un peu d’air.

À vélo je suis devenue très prudente, ça n’empêche qu’il m’arrive de doubler celle qui devant roule trop lentement, alors j’imagine des accidents, des terribles, des vols planés, des mâchoires meurtries, impossible de me souvenir si je les imaginais avant la chute de 2020.

Au moment de payer l’addition la jeune fille s’approche avec le terminal de paiement — depuis le covid on ne s’en passe plus. Je demande à payer en espèces, ça me donne l’illusion d’échapper au contrôle, de disparaître un peu, de résister.

La chaleur écrase tout, je photographie la voie ferrée, déserte, sous la lumière crue. Un instant je suis en Amérique, une idée fantasmée de l’Amérique. Je pense à une question posée par ma libraire il y a bien des années, quel était mon endroit préféré dans la ville, peut-être dans le quartier, je ne sais plus ce que j’avais répondu, aujourd’hui je dirais les voies ferrées, et leurs perspectives de départ.

Nous ne nous connaissons pas, elle me donne rendez-vous à la station de tram, je retrouve la timidité et la joie éprouvées pendant les rendez-vous lors de l’enquête, elle n’est pas aussi grande que je l’avais imaginée, elle me propose de venir chez elle, le café auquel elle pensait est fermé et elle n’en connait pas d’autres dans le quartier. Un bureau minuscule devant la fenêtre, c’est là qu’elle écrit, je pense à la table d’écriture de Jane Austen.

Il y a toujours l’appréhension du vestiaire, des sols jonchés de cheveux et choses invisibles auxquelles on préfère ne pas penser, la gêne sous la douche, et puis l’eau, libératrice, sa caresse chlorée, la lumière qui filtre par le toit, la conversation hachée qu’on reprend tous les cent mètres, puis la crampe, se promettre une routine. Dans l’après midi des nouvelles d’Italie, les filles au calme, du bon côté de l’Arno.

comme on se détache du temps

Les familles indiennes endimanchées croisées Gare du Nord, c’est Ganesh. Le soir rencontrer Helena au Sarah Bernhardt, avec Nathalie, Gracia, Catherine. Dire comme on se détache du temps quand on écrit. La serveuse s’appelle Émilie, elle est joueuse, la photo que je ne prends pas — ce serait impoli. Au moment de régler l’addition nous l’appelons à plusieurs voix, elle arrive en tournant sur elle même, vos voix c’était comme un chœur de fantômes.

Chez le disquaire (bric à brac infernal où je viens déposer un colis) le bonhomme discute avec la patron, il monologue plutôt, Les avions des années 50, C’était beau, un Rafale aujourd’hui ça s’abat facilement. J’ai presque envie de l’interrompre, de lui demander d’où vient sa passion et de lui parler de mon père.

Nina m’écrit, ses difficultés avec le tricot, j’aime mettre en place le premier tour, c’est très instinctif, mais les deux aiguilles dans la main je suis bloquée. Elle préfère le crochet, c’est l’idée qu’il y a des choses qui restent possible seulement entre nos mains, ça me touche.

On entendait d’abord la voix claire, puissante de l’enfant, il riait presque, joyeux, fou de joie sur le siège arrière du vélo conduit par le père. Hier j’ai déjà vu tous les copains ! ma classe ! hier ! c’est incroyable tous mes copains sont déjà là ! J’ai envié sa joie, son soulagement, je crois me souvenir qu’enfant j’attendais impatiemment la rentrée.

Ça a l’air trop bien je sais pas où c’est, dit-elle devant le premier plan du documentaire Nous, d’Alice Diop. Je crois que c’est la lumière qui baisse, le silence et l’attente grave de l’enfant qui donnent la beauté à l’endroit. À la fin du film la scène résonnera autrement, on ne pourra plus se sentir proche de cette famille, on s’identifiera peut-être à l’enfant, comme il tente de se hisser à la hauteur des adultes, malgré la peur. L’aube et le crépuscule où l’on sent si terriblement le passage du temps.

La fille avait une aiguille plantée dans la couture de son jean, le long de de la cuisse. Je lui signale, vous êtes sûrement au courant. Elle est brodeuse, c’est une habitude qu’elle a prise pour ne pas perdre l’aiguille, je lui demande quelle formation elle a reçue, lui dis que j’aimerais broder davantage mais que ça engage trop le corps, elle a bien quinze ans de moins que moi, pourtant ça peut être douloureux pour elle aussi, les yeux, les migraines, le nerf sciatique.

Dans le journal filmé de Michel Brosseau, un plan d’orage, ça me rappelle que j’aime l’orage, il me ramène en enfance dans cette grande vacance de l’été, le soulagement que c’était d’entendre craquer le ciel. Je photographie cette chaise dans la vitrine, parce qu’elle est presque identique à celles de la salle à manger maternelle, les chaises sur lesquelles toute la famille s’est assise durant plus de trente ans, rapportées d’Algérie, je me demande si ce mobilier que j’ai toujours connu venait du Canada. Ce n’est qu’en choisissant la photo pour cet article que je découvre la prédiction dans la vitrine.

un regain d’amour pour la ville

On avait réservé une visite à l’ouverture, on est un peu en retard, on marche vite dans la ville encore déserte, il fait déjà chaud. La beauté de l’indécision, des gestes suspendus, les corps retenus — remontera l’émotion d’un souvenir d’enfance. La marche, le scone, le calme dans la ville.

Les retrouvailles avec Fumie et Marie pour dîner, le temps écrasé, on calcule, presque quatre ans sans se voir alors que nous nous parlons quasi quotidiennement.

Je photographie des fleurs, je cherche à saisir leur transparence. Depuis le voyage à Osaka, et la séance de photographie au pied des cerisiers avec Angelo, je ne saurais photographier les fleurs sans m’attacher à cette transparence.

Les moineaux s’envolent d’une traite, effrayés par un pigeon. La voisine m’exaspère à vouloir nourrir les oiseaux. Passaient les tourterelles, mais maintenant les pies, les pigeons, s’installent au bord de nos fenêtres. On a vu un rat traverser sa terrasse, manquerait plus qu’il fraye avec le couple de tortues qu’elle a adopté.

Un groupe d’amis à la sortie de la rue de Charonne, elle est longue et blonde, sa ressemblance avec Lauren Bacall que j’aimerais photographier, la vingtaine arrogante, non moi cette année c’est musique, appartement, indépendance, nouvelle vie, tu vois un peu ?

Elle s’excuse, ce n’est pas que je voulais écouter votre conversation, mais j’ai entendu votre phrase, le personnage ne vous appartient pas, c’est une citation ? ça vient d’où ? J’évoque l’atelier d’écriture de François Bon, me réjouis intérieurement qu’elle ait posé la question, elle légitime toutes mes tentations d’interroger de parfaits inconnus.

Sentir déjà les jours qui raccourcissent, j’ai sans doute écrit cette même phrase il y a un an. Me trouver plus solide. Choisir les photos pour le journal, je n’ai jamais photographié autant de corps, ce qui fait gonfler mon cœur, un regain d’amour pour la ville.