comanche #13

Au milieu des photographies trouvées chez Claude un dessin coloré, le portrait d’un corsaire, bandeau sur l’œil, foulard rouge noué sur les cheveux, mâchoire brunie de barbe, couteau serré entre les dents, en haut à gauche une mention au crayon, hôpital Bretonneau 18/3/43. Ta signature tu l’inscris dans les airs, déjà tu rêves de voler. Un accident tuberculeux. Le petit lit blanc. La chambre verte. Le temps figé dans les odeurs médicinales et le silence. La faiblesse. Les membres lourds. Les murs lisses — aucune aspérité où accrocher le regard, inventer un paysage vu du ciel. Peut-être une minuscule fenêtre, derrière une cour déserte, pas même un nid d’oiseau. On a vraiment eu peur de le perdre.

Une photographie en noir et blanc, son grain épais, blanchi. Clo et toi en tenue du dimanche à Paris. Le cadre approximatif, vos pieds tranchés. En arrière plan sur le mur en perspective de grandes lettres peintes Garage Ordener, carrosserie. De quel moment garde t’on la trace ? C’est avril, l’air est doux, le soleil projette au sol vos ombres d’enfants sages. Ta sœur a posé son bras sur ton épaule, on ne devine pas ses dix-huit ans dans sa jupe plissée à pois. Toi sur tes jambes maigrelettes tu souris à peine, drôle de petit bonhomme en costume à culotte courte, tu portes une cravate. Ta coiffure, le sourire serré, le flou léger, je ne reconnais pas tout à fait ton visage, tu n’es pas l’enfant dont je veux me souvenir. Tu as glissé ta main gauche dans la poche du veston pour te donner une contenance, sous la nonchalance apparente, derrière le sourire indécis tu t’éloignes. Peut-être que tu as peur dans Paris encore occupé ? Peut-être retiens-tu une faim nouvelle, de la rumeur de la ville, de lumière vive ? Peut-être que tu te mets à vouloir vivre, vivre vite.

La joie au bruit des chars ce matin du 25 août 1944, la foule délirante que vous avez rejoint tous les deux, inconscients, sur la place de la Concorde. L’été suivant, sous la chaleur écrasante les parisiens se pressent sur les rives de la Seine pour tenter la baignade, des mères de familles et leurs gosses torses nus, des hommes en costumes, la foule en maillots assise sur les marches luisantes d’eau sous le pont d’Iéna, des épaules claires. Les corps qui frémissent, qui déjà glissent dans le fleuve. Avec Claude et Marie-Louise, vous vous installez sur les pelouses des berges du Trocadéro, depuis le pont des jeunes gens téméraires font des plongeons formidables. Un reporter-photographe de Paris Match tourne autour de Clo, aimanté par sa silhouette athlétique de danseuse, son bikini rouge et audacieux qui découvre le nombril. Il lui demande s’il peut la photographier, Ben j’sais pas, faut que j’demande à ma mère ! En contre-plongée, Claude sourit intensément, elle a vingt ans. Radieuse comme la ville écrasée de soleil. Les bras tendus vers le ciel comme pour célébrer la victoire, ignorant dans son dos les passants au spectacle, massés au pied de la Tour Eiffel. Claude dévoilant ses aisselles brunes. Sa peau luisante. Sa liberté en devenir. La photographie paraîtra dans Match, sous-titrée Paris-Plage sur Seine. Le journal a été précieusement conservé, sur la page en regard une nécrologie «… Robert Desnos est mort, il est mort stupidement du typhus, un mois exactement après la capitulation de l’Allemagne, après être sorti vivant de deux camps de concentration…». Toi tu ne sais pas la mort du poète, tu savoures l’air chaud, fasciné par les plongeurs et leurs corps qui se déploient en figures acrobatiques au-dessus de la Seine.