Le fleuve

Les vases communicants, épisode 2. Gracia Bejjani était ma partenaire ce mois ci. Je savais que nous avions des paysages et des lumières communes, j’avais très envie d’échanger avec elle, je la remercie de m’avoir offert ces images, ces oscillations venues du Liban qui m’ont inspirées ce texte.

le fleuve (images Gracia Bejjani / texte et voix Caroline Diaz)

Au début on cherchait sous les nuages une nuit tiède et vibrante — Une nuit qui serait la première fois — une nuit entière. On se tiendrait immobile dans la chaleur — on guetterait l’aube — on écouterait la nuit autour, ses paroles ivres s’échoueraient sur la rive — le monde s’arrêterait de tourner.
Le jour était blanc comme l’absence d’un souvenir. Le jour était calme et brûlant comme au retour des dimanches — sous nos cheveux nos nuques moites. On longeait le fleuve et ses cadavres d’herbes molles — nos pensées se perdaient à travers les hachures de chardons — les tiges sèches avaient beau se resserrer autour, nos pensées se dérobaient encore elles glissaient vers le fleuve s’enfonçaient lestées des pierres qu’on trimballait dans nos poches — on avait l’impression de se noyer avec elles à petit feu — on respirait le même air âcre — on s’est arrêtées devant l’arbre ébloui de soleil, un vert tendre se répandait autour — on avait oublié ce que c’était marcher sous le moelleux du jour — on oubliait le feu. On ne savait plus comment frayer avec le monde — parfois on hésitait entre deux eaux. On s’est approchées du fleuve on y a plongé les bras, nos visages — ça écrasait le temps la chaleur. Le vent frôlait nos cheveux mouillés, nos lèvres, nos épaules — cette caresse c’était comme l’ombre des arbres. On se balançait au-dessus du vent on ressemblait à des oiseaux ivres. on voulait disparaitre prendre moins de place à l’endroit même de ta naissance. On voulait se cacher au creux d’un arbre comme on se cachait enfant derrière les rideaux quand les adultes n’avaient plus de mot pour nous rassurer. On est montées sur les hauteurs — la ville se déployait à nos pieds, grise et familière — les rues débordaient de souvenirs — sur la peau dans l’air brûlant, un goût de sel et de feu. C’était tôt le matin on voyait le soleil se répandre au-dessus des cendres — la ville renvoyait des éclats de ciel des palpitations minuscules et l’ardeur du soleil faisait osciller la ville. Et la chaleur qui n’arrêtait pas de cogner.

Et la vidéo de Gracia

sous nos pas

Depuis les rencontres Littérature & YouTube d’Evry, il y avait une grande envie de poursuivre sur un mode collaboratif, merci à Pierre Ménard d’avoir proposé de reprendre le principe des #vasescommunicants :
tous les mois, faire échange de vidéo. S’emparer des images et de la bande son, entrer en dialogue avec, sans nécessairement modifier le montage de la vidéo mais en ajoutant selon ses préférences (voix off, texte lu, improvisé, écrit sur l’image, ajout de sons, de musique), puis envoyer sa propre vidéo à son correspondant pour qu’il s’en empare à son tour. Le premier vendredi du mois, chacun diffuse le mixage/montage qu’il a réalisé sur la vidéo de l’autre et découvre à son tour son montage mixé sur la chaîne YouTube de son invité.

Pour cette première participation, j’ai fait un échange avec Juliette Cortese. Très surprenant de filmer en pensant à elle, très intimidant de découvrir ses images, j’aime comme mon écriture s’est déplacée, ma lecture aussi. Comme Juliette s’est emparée de mes images, comme elle a su voir la neige dans les traces de peinture, aujourd’hui c’était un peu Noël.

sous nos pas (images Juliette Cortese/texte et voix Caroline Diaz)


Sous nos pas les sols tremblaient, ça donnait envie de parler aux pierres, de les rassurer mais on ne trouvait pas les mots — la seule phrase qui venait c’était Il faudrait sauver les oiseaux — sous nos pas les sols glissaient les pavés s’affrontaient en danses joyeuses — sous nos pas le monde se dépliait c’était la magie des kaléidoscopes l’œil collé à l’optique les mirages colorés — les paysages à l’infini s’ouvraient — on jouait à la marelle, à cloche pied sautiller dans les cases jusqu’à ciel — le rejoindre — sous nos pas le monde immense à pas de fourmi, le talon devant la pointe les bras soulevés comme des ailes, suivre les bordures les lignes étroites les lignes de fuite arpenter funambule la douceur grise des pavés — les sols dérobés — le vertige — flotter — la pulsation du monde remontait dans la poitrine — les rues se vidaient ça donnait envie de crier de courir de traverser les ombres mouvantes, celles des arbres celles des corps allongés au soleil descendant — se rappeler la consolation des mirages, les arc en ciels d’après la pluie, les portes vers les mondes dessous la terre — maintenant que le sol respire tu y penses, il y a trop longtemps que tu ne regardes plus dessous la terre, il y a trop longtemps que tu fermes les yeux — il faudrait refaire le chemin pour attraper les éclats de ciel dans les flaques, pour écouter les rivières, le bruit du monde à l’envers, la parole des fantômes au delà des miroirs, pour écouter les gouttes bondissantes, la joie en surface, la joie des pieds dans les flaques — le sol ondoyait, hypnotique, les égouts avalaient la pluie grasse, le soir tombait — sur l’asphalte les phares les illuminations la lune caressante — la rue comme un grand ciel de nuit — une morsure — le noir et toujours le monde palpitait, la ville n’en finissait pas de se déplier, on pourrait marcher des jours la ville nous porterait encore — sous nos pas le sol déchiré ses pansements de goudron les hachures les coulures les traînées les taches les défauts de mortier — sous nos pas les pavés les fissures les racines les mauvaises herbes les feuilles flétries les empreintes les autorisations les interdictions les addictions — sous nos pas la rue la grande rue les corps abimés les corps cachés les corps repliés dans les angles les mains froissées — sous nos pas les abandons les mégots l’indifférence la fatigue les frottements les désordres les effondrements — sous nos pas les sols tremblaient, ça donnait envie de parler aux pierres de les rassurer mais on ne trouvait pas les mots — la seule phrase qui venait c’était Il faudrait sauver les oiseaux

L’amant de sable (images Caroline Diaz / texte et voix Juliette Cortese)