comanche #14

Des photos de vacances en bord de mer, à l’ouest, sous des ciels changeants. Sept jeunes gens sur une plage — yeux plissés face au soleil. Au dos une mention manuscrite, Ro et la bande Widolf. Les jeunes filles en deux pièces chics croisent leurs jambes sur le sable, les garçons sourient en prenant des poses athlétiques. Les mêmes déjeunent devant les fenêtres ouvertes d’une maison de vacances — se mettent en scène autour d’un vieux canoé, leurs ombres s’allongent sur le sable. Des explorations de pays — des feux de camps à l’abri des dunes — des pique-niques en gamelles de fer blanc — des mains posées sur les hanches des mains qui se frôlent — des mèches de cheveux imprégnées de sel humide — des chemises nouées sur le nombril. Ton corps qui surgit. Quelle maison de famille, quelle plage, quel horizon de sable ? Tes souvenirs adolescents se conjuguent avec les miens. Une nuit dans les dunes, sur la plage d’Édenville. Mon corps de quinze ans contre celui de Simon. Le feu s’est éteint. Le ressac plus fort dans l’obscurité, le bruit des oiseaux de nuit dont je ne reconnais pas le chant. Il est interdit de dormir dans les dunes, on s’en fout. L’humidité perce le duvet, perce les vêtements, brouille l’illusion de chaleur du corps de Simon. J’ai passé la nuit éveillée à guetter sa respiration. J’ai dormi à la belle étoile sous une nuit sans étoile. J’ai écouté la nuit noire et muette. J’ai attendu un signe, un mouvement. Le noir devenait un gouffre. J’ai fermé les yeux. J’ai pensé Cette nuit c’est le néant. J’ai pensé à toi, me suis demandée si tu pensais à moi depuis le néant. Je n’ai pas eu de réponse.

Cette photo au cadre impeccable sans doute prise par un photographe de rue. Tu n’as pas vingt ans. Tu marches dans Paris à grandes enjambées, tu longes un trottoir — ça pourrait être place Clichy — sous le gris mat du ciel, les mains dans les poches de ton bleu de travail chiffonné tu souris. Quelque chose d’électrique dans ta démarche, dense, le talon conquérant de la jambe qui avance. Tu sembles un petit homme pressé, tu fais de la mécanique dans un garage du quartier. C’est l’heure de la pause, tu as avalé ton café serré au comptoir d’un troquet de la place, avec ton petit sourire, avec l’odeur de tôle et d’essence qui imprègne la toile du bleu et tes cheveux ondulés. Une odeur d’enfance, découverte dans le garage du grand-père à Ivry. Une odeur que tu retrouveras dans les hangars à avions de la base aérienne de Saint-Yan. Cette odeur qui t’entraînera à Marrakech, à Montréal, à Alger, jusque dans l’Ontario.

Une nouvelle photo de studio, tu poses dans cet angle qui t’avantage, le visage de trois quarts, le menton légèrement relevé, une esquisse de sourire. La ligne des épaules inclinée, affirmée par la coupe de ton premier costume. Un halo lumineux façon Harcourt fait ressortir le brillant des cheveux. Ton air de jeune premier, tes traits fins, une cravate en soie brochée ornée de grandes arabesques, ta moustache pencil et cette coupe Pompadour, le chic de l’époque. Tu cherches un ailleurs, trop à l’étroit dans le pavillon d’Argenteuil où tes parents viennent de s’installer. Ils y ont ouvert une boutique de couleurs, ça ne se vend pas les couleurs. Tu ne veux pas de leur vie de petites gens, de leurs renoncements. Tu veux t’élever, tu veux des plaines vues du ciel, des vols de nuits, des vrilles solitaires.

Le lycée Charlemagne. Les premiers vols en planeur dans un aéroclub de banlieue. Les caves de Saint-Germain, le be-bop, la danse. Tu prends de plus en plus de place dans ma vie mais je ne sais pas imaginer ton corps en mouvement, tes jambes et tes bras qui s’agitent en rythme sur les cuivres — l’espace que tu pourrais occuper, c’est un vide devant moi. À vingt-et-un ans tu t’engages dans l’armée de l’air. Il y a l’espoir un peu fou de partir en Amérique, ne plus être une charge pour Marie-Louise et Maurice. C’est un orage dans les yeux de ta mère, Si on t’envoie en Indochine, on s’en fichera bien de boucler le mois. C’est un dimanche gris, aux premiers jours de mars 1951, tes parents t’accompagnent Gare d’Austerlitz. Dans le hall il y a du monde, d’autres gamins qui comme toi rejoignent la base aérienne d’Aulnat. Marie-Louise se redresse, aplatit les mèches qui s’échappent de son chignon, ses pommettes gonflées d’avoir pleuré. Elle aplatit les plis de sa jupe, les pans de son pardessus. Du plat de la main elle écrase son chagrin de mère. Maurice a glissé une lettre dans le paquetage, écrite au crayon sur papier à esquisse, une lettre de grand départ, sans débordements, il se souvient de ses vingt ans, c’était hier, s’en veut de ses renoncements, de ses colères, conclut d’un bref Regarde ton étoile. Les étreintes silencieuses. Tu montes dans le train pour Clermont-Ferrand, derrière la vitre tu attrapes le regard désespéré de Marie-Louise, déjà distrait par les rires des gars dans le wagon. L’air alourdit d’un parfum de laine et de métal mouillés. Le quai tremble, dans un glissement furtif le train s’éloigne. La gare d’Austerlitz, le jardin des plantes — que vous avez traversé lentement pour faire dimanche— , le pavillon d’Argenteuil, la cuisine étriquée, c’est derrière maintenant. Depuis le compartiment tu regardes défiler la banlieue troublée de bruine, tu traverses des villes lépreuses aux quais de gare déserts dont tu oublies le nom, tes mains fines s’agitent autour de la mâchoire pour tromper l’impatience.

Sœurette… Tâche de distraire un peu Maman et Papa, de faire du bruit dans la maison. Dans les lettres que tu écris à ta sœurette chérie, tu me racontes tes souvenirs, les journées de formation, tes lectures, les films que tu vois. Je recherche les lieux d’où tu écris, retrace tes itinéraires, j’identifie les personnes sur les photographies que Claude m’a confiées. Je me jette sur chaque nom, chaque indice, des portes dérobées s’ouvrent, de nouveaux visages apparaissent, des hommes et des voix surgissent du passé. Je remonte le temps. Je remonte la rue de l’Orillon. Je recompose tes paysages d’enfance, le pont des Faux Monnayeurs, la neige au sommet du mont Dore, le brouillard de l’Ontario, les ciels, les parcours, il faut écrire encore, repartir en arrière, et quand ils se dressent, accepter les silences comme des poses salutaires.

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

2 réflexions au sujet de “comanche #14”

  1. sourire inconscient aux lèvres, en faisant des allers et retours pour voir les photos (sauf pour les deux derniers paragraphes) … pas si petit homme en passant… e lisant en laissant venir de vagues souvenirs qui nourrissent encore ce que tu écris on a l’illusion de le connaître par intimement mais comme une relation appréciée

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  2. Je m’identifie beaucoup à toi, c’est troublant, une manière de miroir déformant où je reconnais les mêmes inquiétudes, la même rage dans la recherche d’indices. Lecteur avec le souci de l’auteur, en quelque sorte. C’est une belle écriture mélancolique…

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