comanche #12

Une photographie de communiant, celle-là conservée dans sa chemise de papier ivoire, estampillée — studio d’art GSM 75 rue de Rivoli Paris, protégée encore par un feuillet de papier cristal moiré. Le portrait a nécessité de lents préparatifs, les cheveux bien peignés, la cravate nouée amoureusement par Marie-Louise, le photographe a orchestré la lumière, la pose, l’angle, l’inclinaison du visage — à peine, le regard — plus loin. Devant le prie-Dieu en bois sculpté tu poses solennellement, sur le pupitre tapissé de velours tes mains gantées tiennent un missel ouvert, autour de ton poignet la ronde perlée du chapelet. Tes épaules se tendent légèrement en arrière comme si tu voulais prendre un peu de distance avec l’événement, te soustraire à l’exigence du photographe — à quel moment as-tu décidé de ne plus croire en Dieu ? Tu as peut-être onze ans, c’est la guerre mais tu souris avec grâce dans les beaux habits prêtés pour l’occasion, le blazer d’épais lainage noir, la pochette immaculée sur le cœur. Et le brassard noué large — orné de franges et dentelles — qui découpe étrangement ta silhouette sur l’arrière plan silencieux. À la commissure des lèvres, un creux, la tendresse de ton sourire retenu. Par un trucage habile, tes jambes se fondent dans un halo blanc, une image idéale pour l’album de famille, on en fait des tirages sur papier cartonné distribués aux proches, les grands-mères pousseront les cris d’extase, ta cousine Micheline tombera amoureuse.

Comment se détacher de la douce mélancolie de tes yeux, attrapée par ce regard, ce lointain, le renflement de tes paupières, cette familiarité nouvelle, maintenant je te reconnais, moi qui étais trop petite. Ton regard. Ton regard en miroir du mien. J’ai huit ans sur ma plage d’enfance, le soleil perce les nuages épais en rayons puissants — ils me fascinent comme les images pieuses que je garde en secret. Les yeux plongés dans le ciel illuminé je devine la présence de Dieu. Dieu existe, il me voit. Je t’imagine à ses côtés, je ne me souviens pas de toi mais je t’imagine qui m’observe en train de croire, serais-tu moqueur, essaierais-tu de m’expliquer pourquoi Dieu n’existe pas ? La nuit dans le noir secret de ma chambre je dis une prière apprise en cachette — Notre père — je te demande de me pardonner de croire. J’ai des questions, peut-être même des reproches à te faire. Tu disais Après la mort il n’y a rien. L’absence n’est pas rien, ni le manque, ni le silence, ni mes mots dans le vide insistant. Je pleure l’effacement, je pleure contre le temps infini de la nuit muette, je serre les poings, tu finis par me convaincre que Dieu n’existe pas, peut-être que tu y mets de cette douceur que je ne sais pas encore, ou que je n’ai pas déjà tout à fait oubliée. La nuit dans le noir secret de ma chambre je t’écarte de mes pensées, je m’endors.

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

2 réflexions au sujet de “comanche #12”

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