comanche #11


Un dimanche j’ai marché jusqu’au 42 rue de l’Orillon pour mettre mes pas dans les tiens. J’ai trouvé un immeuble ouvrier dressé à l’angle du boulevard de Belleville. Le bâtiment a résisté aux urbanisations successives, la façade encrassée par la circulation du boulevard se fissure. J’ai imaginé tes jeux de gosses dans le quartier, il y avait sûrement un terrain vague, un air de campagne, aujourd’hui quelques enfants s’ennuient dans un square sans âme au milieu de la rue. J’ai photographié l’immeuble. J’ai entendu tes courses dans l’escalier, j’ai pensé à Claude jamais loin qui veille sur toi. Après il y a eu la guerre. L’exode. L’auberge de l’oncle Bernard à Méréville, tu étais souffrant mais il fallait partir plus loin. Rejoindre un lointain cousin curé dans le Cantal — en exil forcé pour mauvaise conduite. Quels mots, quels jeux, quelles chansons trompent l’angoisse de la fuite sous les Junkers menaçants ? Tu as courbé la tête alourdie de peur, toi qui en auto aimes tant accompagner du regard les nuages et leurs fascinantes métamorphoses. Au bout du voyage il y a une grande et belle demeure à deux étages abandonnée par ses propriétaires en fuite où vous vous réfugiez. Claude se souvient, les murs étaient enduits de crépi rose clair.

Une photo de famille en noir et blanc, un petit verre au jardin, rien ne dit que c’est la guerre. Un muret vous isole d’un terrain en contrebas d’où surgit un arbre centenaire, en arrière plan on aperçoit une maison. Vous formez un arc autour de la table, soudés, regards qui convergent vers l’objectif. Celui qui échappe à la vigilance du photographe, offrant son profil engoncé dans un bleu de travail fatigué, bras droit musclé tenant le verre, clope dans l’autre main, c’est l’oncle Bernard. Deux morceaux de toile cirée se chevauchent sur le bois usé de la table, dessus la toile un broc émaillé, une bouteille de vin vide. On trinque aux retrouvailles avec Maurice et l’oncle qui vous ont rejoint — à pied, à vélo, en train ? Les femmes sont apprêtées, elles ont mis des robes claires à motifs. Les cheveux sont noués, enrubannés. Tante et cousine donnent de beaux sourires, Marie-Louise s’étonne, interrompue par le photographe qui appelle les regards, Claude se méfie, bras replié autour du ventre. Elles lèvent leurs verres à hauteur de lèvres, sous la table elles croisent les jambes — sauf la cousine Micheline pieds plantés dans le sol, socquettes blanches, genoux découverts. Tu t’es glissé entre tes parents, assis sur la cuisse de Maurice, qui t’enveloppe tendrement, qui sourit dans son marcel ramolli de chaleur. Tu as dix ans, raie brune bien peignée, chemise blanche boutonnée jusqu’au col, tu mordilles ta lèvre inférieure, tu as l’air sage, presque grave, tes mains timides autour de ton verre. Tu n’es pas rassuré d’habiter dans cette grande maison, persuadé que ses habitants reviennent la hanter durant la nuit — tu crois entendre la caresse de leurs mains sur les murs. Aussi tu te méfies du cousin curé que Claude n’aime pas trop. Tu as laissé tes rêveries et ton enfance à Paris, derrière les maigres sourires des adultes soulagés d’être réunis tu devines l’inquiétude. Tu penses aux grands-parents Berthelot restés rue Ordener, trop usés pour prendre la route — ou craignaient-ils d’abandonner le magasin de couleurs ? Peut-être que cette moue c’est l’ennui d’un repas qui n’en finit pas, à essayer de saisir des mots adultes qui plus tard prendront sens.

Ça ne durera pas bien longtemps, en octobre 1940 tu rentres à Paris.
Fini l’exode, l’école buissonnière, les randonnées sur les puys alentours, finis les jeux d’été sous l’autorité capricieuse de ta cousine Micheline.

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

2 réflexions au sujet de “comanche #11”

  1. Presque un air de carte postale envoyée de vacances, mais avec cette gravité diffuse, celle que les enfants perçoivent des affaires de grands.
    Tout en délicatesse, impressionnant, bravo

    J’aime

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