comanche #10

Deux petites photographies en noir et blanc à la bordure dentelée, tirées sur papier Velox. C’est l’été sur une plage dans les années trente. Peut-être la baie de Somme, peut-être la Normandie, ou bien Mèze où vit la famille de Marie-Louise. Deux images en miroir, où tu poses avec Claude et Maurice puis avec Marie-Louise et Claude. Sur chacune d’elles les mêmes gestes tendres, les mêmes timidités, les mêmes silences. Sur la plage vous êtes seuls, il y a un soleil fort qui illumine le sable, brunit les peaux, tend les regards. Il y a Claude avec sa coupe garçonne, vibrante d’énergie intrépide retenue dans ses doigts pincés, sa culotte de bain en tricot trop grande, ses longues jambes en position de danseuse, ses pieds nus qui profitent de la douceur du sable. Louise, ses cheveux ondulent dans le vif du vent, son corps mince tenu droit dans une robe de coton blanc dont la ceinture souligne la taille — je ne retrouve pas le regard hardi de la meulière, mais un visage presque grave, beau. Il y a Maurice, le torse un peu épaissi sous un marcel, son pantalon flotte large autour des tibias, les pieds chaussés d’improbables sandales à rubans. Et toi, tes cannes maigrelettes, tes genoux cagneux, tes sandalettes en cuir, tes petits bras fiers qui s’échappent de la maille lourde de ton costume de bain bicolore, tes cheveux bruns lissés sur le côté, ton sourire mordu, toi encore blotti dans l’enfance.

Il y a le ciel lisse, l’air doux au-dessus de la dune
l’odeur de sable humide sur la plage du matin
les vagues
la limonade sur la terrasse du café de Mèze, les doigts collants de l’avoir goûtée avec l’index
les tours de manège à Sète
les tartines de pain beurrées, saupoudrées de sucre au goûter
les livres jaunis, bouffis d’air marin dans la bibliothèque rance
le bruit sec des pas sur le linoléum vert céladon
le ressac immuable
l’immobilité du soir
le silence épaissi de la nuit
un rêve comme une ellipse de voyage
l’attente d’un mouvement qui t’autorise à chuchoter : tu dors ?
l’aube surprise dans le miroir soleil.

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

3 réflexions au sujet de “comanche #10”

  1. Écho : hier j’écrivais sur trois photographies de mon père en noir et blanc.
    Echo : je connais Mèze et Sète.
    Écho: j’ai retrouvé une diapo où je suis avec mon père à la plage.
    Et chez toi cette délicatesse de l’appréhension du passé. J’aime beau coup.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s