comanche #9

Dans une gare sous verrière, sur le quai inondé d’une lumière blanche et poudrée. J’assiste au départ de ma mère, elle part en voyage pour un ailleurs mais doit auparavant me livrer un objet qu’elle ne peut emporter. J’évite la foule massée au pied des wagons, le train se met en marche, je commence à courir pour rester à la hauteur de ma mère, je cours sans la perdre de vue, je cours vite, cale ma course sur celle du train qui accélère pour pouvoir attraper l’objet soigneusement emballé dans un linge qu’elle me tend depuis la fenêtre du compartiment ouverte à demi. Sa bouche crispée dans un sourire que je ne reconnais pas, ses yeux bruns perdus dans le vide. Je saisis le paquet. La tête sur l’oreiller, dans l’obscurité de la chambre j’ouvre les yeux, cherche un signe, un détail qui me ramène à la réalité. Je m’extrais lentement du lit, soulève les draps pesants, enveloppée du cauchemar qui s’accroche au réel. Il me faut du temps pour effacer l’illusion de ma mère en vie, son visage défait, son souffle sur ma joue. C’est toujours la même violence l’apparition de ma mère, entre deux mondes, l’expression figée de la douleur que nous n’avons pas su soulager. J’abandonne dans la chambre les dernières images du rêve, me calfeutre dans le silence du salon, savoure l’absence des filles, le sommeil de Philippe, ce moment rare de solitude alors que le jour paraît. Ce rêve je l’ai déjà fait. Aujourd’hui je lui trouve un sens, désormais cette histoire m’appartient. Je peux bousculer le récit maternel, je peux lui opposer mes mots, renouer les fils, tisser un simulacre de mémoire, combler les zones d’ombres. Ça me donne envie d’écrire mais je m’absorbe dans les gestes quotidiens, les filles se lèvent, bousculent joyeusement les miettes de mon rêve, je les remercie silencieusement, j’oublie le paquet sur un quai de gare. L’écriture ce sera pour le métro, pour la salle d’attente du comptable, pour les vides minuscules de la journée, pour ce soir avant minuit. Lorsque je quitte l’appartement, l’air est très doux, j’aspire une bouffée de l’air mou et gris, mes fantômes m’accompagnent, ce sera un jour ordinaire.

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

2 réflexions au sujet de “comanche #9”

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