comanche #7

Je lis en boucle tes lettres à Claude. Ma p’tite frangine. Petite sœur chérie. Sœurette chérie. Ma petite Claude. Clo chérie. Ma petite Clo. Au fil du temps ton écriture fine et régulière se déploie, s’arrondit sur le papier fin. Chaque anecdote me réjouit, chaque détail c’est une piste à suivre. J’essaie de me représenter les lieux, les changements de décor, les figures acrobatiques, ton air concentré quand tu écris. Je contemple le trésor. Je te regarde. Tu existes, ces lettres, ces photographies le prouvent, m’émerveillent. Tous ces visages quand dans les albums de Pierrot il ne restait presque rien. Avant sa disparition elle a orchestré un terrible naufrage, elle a méticuleusement vidé les tiroirs, les placards, les bibliothèques, elle s’est débarrassée de ses vêtements, de ses bijoux fantaisie, des bibelots de cuivre rapportés d’Algérie, de sa correspondance. Après sa mort, les quelques effets qui restaient dans l’appartement semblaient avoir été oubliés, abandonnés dans la précipitation — à quel voyage pensait-elle ? Nous avons refermé les tiroirs tout doucement pour faire croire aux pauvres loques que ce n’était rien de grave, on pouvait encore sentir l’odeur lourde et sucrée de son dernier parfum. J’ai contemplé l’héritage qu’elle nous a laissé celui que nous avons dû refuser des dettes à la banque, et le silence, elle qui n’avait pas son pareil pour raconter les histoires. Tu n’as pas souffert. Tu étais trop petite. Finalement ton père c’est Jacques. Ces mots qui m’ont tenue debout qui ont fait mon enfance normale se heurtent au manque qui se diffuse, au chagrin. Que faire de ces arrangements, des non-dits, du trop long silence installé ? Je n’ai pas eu envie de te connaître, cramponnée aux écarts de conduite évoqués par Pierrot, par cette expression consacrée, répétée, dont je maîtrise curieusement le sens depuis l’enfance, Il a donné quelques coups de canif dans le contrat. Elle disait aussi J’ai refait ma vie. Elle avait une foi inébranlable en sa parole, et nous les enfants avec. Déjà en pliant les draps à Oran elle enfouissait l’histoire. Je t’ai porté disparu. Aujourd’hui j’ordonne les photographies en chronologie hasardeuse. Je remonte doucement le fil de ton existence. J’apprivoise ton visage, ton sourire, plonge mes yeux dans les tiens.

C’est une petite photo de studio en noir et blanc sur papier épais, mat. Le tirage a jauni, un pli froisse tes cheveux. C’est un portrait, tu poses de trois quarts, le regard légèrement au-dessus de l’objectif, ailleurs. Autour de ton cou le drapé d’un foulard clair glissé sous le col de ta veste en lainage. Au dos de la photographie une note manuscrite tronquée par un coup de ciseaux pour adapter la photo à un usage administratif, mon petit g-père …ri avec mes…s baisers, Roland. On devine une date illisible sous les fragments pelucheux de la carte où elle dû être collée. Tu dois avoir quatorze ans, ce serait le cœur de l’hiver 44. Tu ne m’as pas raconté la traversée des années d’occupation à Paris, l’onglée à attendre dans la file du ravitaillement, la faim dont tu n’as peut-être pas trop souffert — entre commerçants on s’arrange. Tu habites rue de Rivoli, ou peut-être la rue Ordener chez tes grands-parents. Tu quittes silencieusement l’enfance, ton visage s’affirme, déjà l’audace apparaît, tu fais front, derrière ce regard rêveur tes rêves se dessinent.

Tes portraits entre les mains écrire, faire ressurgir ton enfance, lutter contre l’oubli. Si ces photographies restent un leurre, des fragments immobiles d’ombre et de lumière, il me semble que la douceur de ton sourire m’attendait. Le pétillant de ton regard, maintenant j’en suis dépositaire. Maintenant je m’attache.

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

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