comanche #6

Je traverse à pied le pont Lafayette, sac à dos léger sur les épaules. Je jette un œil sur les voies de la Gare de l’Est, elles filent en contrebas, mon pas s’accélère. Je m’installe très en avance dans le wagon rouge du Thalys, mes pensées en fuite vagabonde. J’envoie des textos à mon frère et à ma sœur, est-ce qu’ils n’auraient pas eux aussi des questions à poser à Claude ? Je me sens investie d’une mission dont je suis la seule à mesurer l’importance. Sur le quai de la gare du Midi à Bruxelles — comme elle me l’avait précisé au téléphone — ma cousine porte un petit chapeau de paille. Nous nous étreignons, sa main frotte doucement mon dos, nous apprivoisons nos visages émus, cherchons nos ressemblances. Nous filons à travers le paysage Wallon dans sa Twingo fringante. Claude nous attend, pétillante, robe rouge impeccable, cheveux teints dorés, lèvres fardées, petite, fluette, elle n’est pas la grande dame que j’avais en mémoire. Son âge avancé, sa fragilité m’impressionnent, mais je retrouve sa gouaille joyeuse et ses prunelles brillantes. Dans l’unique pièce du rez de chaussée — à la fois une cuisine une salle-à-manger un salon — les murs sont couverts de photos. Surtout les hommes de la famille, surtout son fils disparu — et toi. Vos regards vifs se croisent au-dessus du silence. Il y a aussi des tableaux peints par ton père, des portraits, des natures mortes, des cloîtres, des forêts, des nus. Le trésor est dressé comme un banquet sur la table ronde. Des lettres, des carnets, des photos. Des photos sépias en vrac dans des boites métalliques aux décors folkloriques. Des photos collées dans des albums reliés. Des photos rangées dans des étuis cartonnés. Des légendes au dos des photos. Je les aime déjà, leurs lumières, leurs ombres, leurs dentelures fragiles, leurs secrets, leurs mises en scène, et les regards fermement dirigés vers l’objectif. Claude s’installe lentement dans un fauteuil garni de coussins, entre ses mains frêles les clichés tremblent légèrement. Commence un récit d’enfance. Sa voix forte et timbrée surprend qui jaillit de son corps allégé par le temps. Mes oreilles bourdonnent, mon cœur s’emballe, c’est mon premier rendez-vous avec toi. Je note tout, les dates, les noms de pays, les noms de villes, les noms de rues, les noms de gens. J’essaie de comprendre les grandes lignes de ce que j’imagine ta vie. Parfois je m’agrippe au bras de Claude, pose ma joue sur son épaule, comme si à travers cette étreinte je pouvais saisir quelque chose de toi.

Un enfant espiègle sur une photo en noir et blanc, prise en studio. Ton visage d’enfant, je ne l’ai jamais vu auparavant, je ne l’ai même jamais imaginé. Tu poses de trois quarts devant la toile peinte, l’éclairage souligne la courbe de ton nez. La coiffure est soignée, cheveux bruns lissés, raie sur le côté, un petit épi qui résiste aux efforts maternels pour plaquer la mèche. Tu as sept ou huit ans, les traits fins, l’air sage dans ton paletot de laine tricoté main par ta grand-mère, je relève le relief d’une maille, les pattes de boutonnage trop épaisses, la bordure du col accidentée. Je devine la peau douce de tes joues encore rondes, un grain de beauté apparaît sous la lèvre, qui disparaîtra sur d’autres photographies sous le pinceau zélé du retoucheur. Je m’attendris devant la profondeur de ton regard, à l’espièglerie se mêle une forme de détachement, d’absence.

Le mari de ma cousine s’affaire en cuisine, nous interrompt le temps d’un repas, de coupes de champagne que Claude vide cul sec en riant, de silences pudiques. Après le dîner je me réfugie dans la solitude de la chambre d’ami, commence la lecture compulsive des lettres et carnets. Je photographie avec mon téléphone les vieux clichés jaunis sous la lumière électrique, médusée devant la vie qui se révèle. Le lendemain, je me glisse dans les rituels de la maisonnée, glane quelques nouvelles anecdotes, avale un café trop allongé avant de quitter ma famille retrouvée. Mon sac à dos s’est alourdi des tirages photographiques — les doubles qu’on a bien voulu me donner —, des lettres que tu as griffonnées au stylo sur papier bible, depuis Aulnat, depuis l’Ontario, depuis Marrakech, sur une carte mémoire, les scans des photographies trop précieuses pour m’être confiées. J’arrive à Bruxelles avec une bonne avance sur l’horaire du train pour Paris, je descends à Central pour marcher dans la ville. C’est dimanche en septembre, sous le ciel gris sans nuages je rejoins la gare du Midi zigzagante et joyeuse, portée au-dessus du sol, Bruxelles est merveilleuse, je ne mesure rien de ce qui s’ouvre devant moi.

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

2 réflexions au sujet de “comanche #6”

  1. Quelle émotion…que ce premier ce rendez-vous avec lui. Il se dégage de tes lignes qui s’accumulent une petite musique et que l’on retrouve avec joie, la dentelle fragile des souvenirs et des rencontres. Au-delà du sujet, qui me touche bien sûr, voici ce que j’aime dans ta prose : la délicatesse avec laquelle tu tisses l’ouvrage ; tu n’appuies jamais. C’est une chronique où l’on se sent invité.

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