comanche #5

Les jours sont blancs, le chagrin le désordre s’étalent. Les certitudes effondrées. Chez la psy je dis Un moment j’ai pensé que ce n’était peut-être pas un accident, enfin qu’il l’avait un peu cherché. Vous croyez que quelque chose dans la vie de votre père l’aurait poussé au suicide ? Non ce n’est pas ce que je voulais dire — Dis-moi que tu ne voulais pas mourir — mais il a grandi avec l’idée que son père n’était peut-être pas son père, enfin c’est ce que sa mère lui a raconté, c’est ce qu’elle voulait qu’il croie. Comment on grandit avec ça ? Mes joues prennent feu. C’est ça que je suis venue vérifier ? La psy me regarde, ses yeux clairs presque surpris, C’était votre père, il vous a aimée, vous ne devriez pas en douter. Hébétée. Laisser monter un souvenir. C’est l’été, Philippe berce notre cadette, elle a deux ans, je vois leur peaux moites écrasées l’une contre l’autre dans l’étreinte tendre, je vois de l’amour entre eux — deux ans c’était ça mon âge quand tu es mort, alors j’ai pensé Toi et moi ça a été. Oui vous avez le droit d’être triste. Ce qui me rend triste c’est l’oubli, l’effacement. Ce qui me rend triste c’est de m’être réjouie de perdre ton nom le jour de mon mariage. De ne presque rien savoir. Dans la famille de votre père, il y a certainement quelqu’un qui pourrait vous parler de lui. J’ai remonté le quai de Valmy, le vent soufflait comme en bord de mer, j’étais saoule de vent et de chagrin. Je ne sais pas pourquoi je n’y ai pas pensé avant, là je me suis souvenue de Claude, ta sœur aînée, nous l’avions revue quelques fois après le drame, puis nous l’avions perdue de vue. Je calcule son âge, ça me fait peur, je m’autorise à la croire en vie. Je crois aussi qu’elle saura me parler de toi. Je ne pense plus qu’à ça, retrouver Claude. Je la cherche, des dizaines et des dizaines de requêtes sur internet. Des mois durant — mes explorations restent vaines. Dépitée par la toile muette, je construis un arbre généalogique sur une application en ligne — comme si les actes d’état civil, les noms de villes, les successions de dates pouvaient remplir les silences. Il y a les prénoms de mes ascendants, leurs lieux de naissance, leurs métiers, je relie leurs migrations aux miennes, je jette des ponts périlleux, m’amuse d’homonymies, m’étonne de schémas à répétitions, combien de voyageurs de commerces, combien de veuves, combien de fils naturels ? Ça fait diversion, ça me console. Un jour je reçois un message intrigant via la messagerie de l’application — Une personne avec qui vous avez des ancêtres communs veut communiquer avec vous. Je me méprends sur le sens de cette phrase à l’allure mystique, je t’invente une famille illégitime. La messagère s’appelle Hélène, elle est dame de compagnie, elle fait des recherches pour ta sœur, c’est comme ça qu’elle a rencontré mon arbre. Vois comme la vie est joueuse, je renonçais et nous nous retrouvons, Claude et moi, plus tard je dirais que c’était un miracle. Elle a bien les quatre-vingt-treize ans que j’avais calculé, elle vit auprès de sa fille dans le Brabant wallon. Hélène insiste, Là-bas, on attend de mes nouvelles. Je suis tétanisée, entre excitation et peur, trouve des prétextes pour retarder l’appel, c’est l’été, il n’y a pas beaucoup de réseau dans le coin où nous sommes en vacances, ni d’intimité pour échanger. De retour à Paris je me résous enfin, suis rassurée de tomber sur le répondeur, mais j’attends fébrilement que ma cousine me rappelle. Sa voix me trouble, sa timidité prolonge la mienne. Elle me raconte le quotidien à Lasne, m’annonce son prochain départ en vacances avec son époux, elle confiera alors Claude aux bons soins de la dame de compagnie. Et si Claude avait la mauvaise idée de disparaître ? Je suis honteuse que cette pensée me traverse, mais je préfère précipiter ma visite, l’impression que dorénavant le temps m’est compté, Après la rentrée il me sera plus difficile de venir vous voir, Qu’à cela ne tienne rejoins-nous le week-end prochain.

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

2 réflexions au sujet de “comanche #5”

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