comanche #4

Puis le cowboy meurt, lentement, avec délicatesse, comme s’il savait le répit nécessaire. Il m’apparait minuscule dans la pénombre de la chambre où on l’a couché. Je devine ses longues mains donneuses de pichenettes et ses bras immenses sous le drap raide. J’observe son silence immobile, son élégance jusqu’à la mort. Je pose ma joue sur le grand front blanc, embrasse son visage éteint. Il a demandé que ses cendres soient dispersées dans la Vallée du Lude, vallée chérie qu’il a fait mienne, faille secrète taillée d’un coup d’épée par l’archange dans les falaises dressées entre Champeaux et Carolles. Maintenant nous marchons, frères et sœurs, maris, femmes et enfants. Nous marchons sous le temps gris en longeant le ruisselet caché par les arbustes et les fougères. Le sentier sinueux épouse mes pensées confuses, le dos chargé de cendres j’avance vers la mer sur mes jambes molles — l’air est doux mais je frissonne — gorge enflée de larmes, froid dans les os. Nous avons jeté les cendres dans le ruisseau en secouant doucement l’urne métallique au-dessus du Lude. Les particules grises flottent en surface, elles entraînent les lambeaux de mon enfance dans la mer. Je regarde le ruisseau lavé de cendres, j’ai pensé Celui qui est mort aujourd’hui n’est pas mon père. Je vois l’horizon blanchi, le ciel mat. Je vois une silhouette fragile, brûlée de lumière, j’ai pensé que c’était toi. J’ai pensé Tu es celui qui revient par la mer. Je ne me souviens pas de toi. Ton visage c’est celui de trois photographies de mariage en noir et blanc et d’un Polaroid aux teintes surannées à l’abri d’un album fragile. Ton visage, celui d’un homme ordinaire, un mari volage, un père absent. C’est l’histoire que je me suis racontée, une manière de justifier ta disparition. Pierrot ne s’est embarrassée de rien, elle a fait le vide. Jeter, détruire, partir, effacer la douleur. Depuis toujours ça me convient, ta vie en quelques mots, tu étais pilote, tu aimais la vitesse, les jolies femmes, on avait de l’argent, tu n’as pas vu la montagne. Se tourner vers les vivants, se heurter aux politesses, aux blancs, aux absences, au flou, au vertige. Je tourne autour de ton ombre, froisse le vide, qui attrape une ombre avec les mains ? Je cherche à quel endroit de mon enfance je pourrais me souvenir de toi, ouvrir une porte sur la mémoire de ce temps-là. Peut-être pendant les siestes que Pierrot m’oblige à faire — alors que j’ai cinq ans elle m’y m’oblige encore — je n’ai pas le courage de protester, c’est bataille perdue. Derrière les volets fermés la pleine lumière d’après-midi, une lumière à jouer sur la plage déserte, m’y raconter des fables. Je sais qu’elle ne pense pas à mon bien-être, c’est un temps où elle m’abandonne pour vaquer à ses occupations librement, un temps où elle ne s’inquiète pas. Pour m’aider à m’endormir, ou poser une barrière entre nos deux mondes désormais distincts, elle met de la musique, de la grande musique. Le Concerto numéro 2 de Rachmaninov ou L’Empereur de Beethoven. Le volume est assez fort, qui m’intime le silence, recouvre tout autre bruit familier de la maison, celui des pas de ceux qui ne dorment pas, celui des meubles qu’elle déplace quand elle se lance dans un grand ménage ou qu’elle décide de réaménager la minuscule bicoque pour passer ses nerfs, le bruit de ses conversations téléphoniques, sa voix grave et basse qui répète en boucle la même histoire aux sœurs, ou à l’ami médecin, les cris des aînés assez grands pour avoir le droit de se disputer dehors. Les deux concertos restent à jamais reliés à mon ennui. Je ne sais pas encore lire, enfin si, je lis le plafond, traque du regard le moucheron, l’abat-jour d’osier qui ressemble à la crinoline que je rêve de porter, les tâches de lumières que le soleil projette à travers l’entrebâillement des volets mi-clos. Puis mon regard descend sur les murs, en quête d’une silhouette cachée dans les fleurs de la tapisserie, une créature enchanteresse que je pourrais suivre dans un autre monde. J’ai épuisé les motifs, mais ne cède pas au sommeil. Je garde l’impression confuse que je pense à toi pendant ces siestes contraintes, peut-être parce que Pierrot dit que c’est toi qui lui as transmis l’amour de la grande musique, peut-être qu’à cinq ans je me souviens encore de toi.

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

3 réflexions au sujet de “comanche #4”

  1. le reste était à elle… parfois on en trouve des échos dans des lettres et puis on n’ose pas les lire, on cherche juste à capter quelque mots permettant de mettre le chiffre désignant une année, on ne peut les détruire, on les garde en pesant-espérant-sans-illusion que les générations suivantes… mais on aurait l’impression d’un viol même quand ce ne sont que des faits de la vie courante

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