comanche #3

Aux souvenirs fragiles, se mêlent les voix familiales. Il fallait survivre. Pour Pierrot ce serait d’abord dormir. Puis choisir la vie. S’étourdir. Un jour — un soir — elle a rencontré Jacques, le style acteur américain à mèche argentée sur regard bleu, grand, épaules solides. Nous sommes alors famille abîmée — en transit — dans un appartement moderne en étage élevé boulevards des Maréchaux, près de la porte de Clichy. Dans la grande pièce à vivre, douce et grise, il y a le canapé recouvert de velours à fleurs baroques où nous posons sagement, les mains posées sur les genoux, les yeux écarquillés, nos visages éclairés de sourires satisfaisant la demande, Un beau sourire pour la photo. Nous y passons quelques mois, peut-être un an, le temps que le cowboy — un soir qu’il nous regarde dormir — décide de tout quitter pour nous entraîner dans le Cotentin. Le temps qu’à l’oreille de Pierrot tu chuchotes, Tu peux me laisser maintenant. La vie reprend sa place. Aucune menace sous les ciels extravagants, ni sous les cris des mouettes en piqué, juste l’oyat courbé sous vent de terre, une falaise brune frontière d’un monde à conquérir, le feu du couchant à travers les fenêtres de la villa Saint-Michel, la mer, l’ombre des nuages en immenses continents vides. C’est l’éden de mon enfance, un territoire de rêveries où j’apprends à t’oublier, abritée par la tendresse du cowboy aux yeux bleus. Tu n’as pas souffert, tu étais trop petite, finalement ton père c’est Jacques. Le refrain maternel, la raison des adultes, le silence installé. Je te tiens à distance, je renonce au chagrin. À chaque rentrée des classes tu réapparais, téméraire — profession du père décédési un professeur s’inquiète, je le rassure, Je ne l’ai pas vraiment connu, ce n’est pas grave. Ça m’arrive de faiblir, de te convoquer lorsque je veux justifier ma peur viscérale de l’avion, mais ce n’est pas vraiment toi, c’est une ombre papillonnante dont je n’ai pas souvenir. Après ta mort, et longtemps après, je n’ai pas posé de questions. Obéissant aux injonctions secrètes et silencieuses de la famille. Faire miennes les légendes de l’accident. Le pressentiment. Ce matin-là il y avait du brouillard. Quand le téléphone a sonné j’ai su. En arrivant à Orly il pleuvait. Parfois ça me rattrape, toujours un même silence, un silence d’avant les sonneries de téléphone, un silence indifférent, un silence de mort, un silence froid qui s’enfonce dans les os, un blanc fébrile d’avant les catastrophes. Puis l’appel, le chaos, une image muette comme un souvenir d’enfance, le ciel bleu d’Oran découpé net dans la baie vitrée — le matin même tu lui caressais la joue. Je me suis tenue debout, j’ai comblé le vide, réfugiée dans les bras tendres du cowboy. J’ai accroché l’oreille à la circulation de nuit en flots apaisants, nuages roses et fragiles de l’aurore, nuages galopants sous vent d’ouest, ceux flambants du soir, nuages furieux d’août, leurs déchirements en tonnerre. J’ai fini par me débrouiller plus ou moins avec la peur.

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

4 réflexions au sujet de “comanche #3”

  1. Je continue de suivre ta quête. A-plats délicats et justes, qui disent la douleur du silence. La photo est magnifique, l’innocence des trois enfants percute violemment le récit.

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