comanche #2

Chaque fois le même silence. Elle est engourdie par une sorte de lassitude, l’appartement paraît immense après le départ des deux grands pour l’école. Elle a allumé une cigarette. Elle s’est approchée de la baie vitrée du salon. Elle a attrapé cette vue éblouissante au-delà de son reflet, le port d’Oran, la jetée interminable entre le bleu du ciel et celui de la rade. Un bleu qui éclate sous la lumière de février, une lumière crue pleine de promesses qui découpe la silhouette des tankers immobiles. Elle ne s’habitue pas à leur démesure. Les pieds nus sur les grands carreaux couleur sable elle a cru que ça venait par le sol ce froid soudain. Un frissonnement contracte ses épaules. Elle a écrasé sa cigarette fine dans le cendrier abandonné sur la table parmi les vestiges du petit déjeuner qu’elle n’a pas encore débarrassé. Elle a resserré sur sa poitrine la maille fine de son cardigan doré. Elle a commencé à ramasser lentement la vaisselle, le téléphone a sonné, peut-être qu’elle m’a jeté un regard tendre alors que je jouais dans mon parc. Je ne me souviens pas qu’elle ait sursauté, arrachée à sa contemplation par la sonnerie brutale. Je ne me souviens pas de ce moment, comment le pourrais-je ? Je ne me souviens pas qu’elle ait obéi à la voix du téléphone, Madame vous devriez vous asseoir, ni qu’elle s’est laissée tomber sur le sofa. Pourtant j’étais là, je l’écris, ma présence dans le salon d’Oran le 7 février 1972 devient réelle. La vie en Algérie — qui pour notre famille avait commencé à l’automne 67 — n’avait plus de sens, elle venait de se fracasser sur une colline. Il fallait maintenant rentrer à Paris. Il fallait remplir les malles, du linge, des vêtements pour les enfants, des vêtements chauds, il fallait des jouets, les couvertures kabyles, le reste pouvait attendre, le sommeil attendrait aussi. Pierrot a passé la nuit à fumer, les pieds nus sur les carreaux. Du balcon elle a contemplé la baie illuminée, elle a commencé à te parler, toute la nuit elle t’a parlé, debout devant la collection de trente-trois tours elle t’a parlé, puis couchée sur le carrelage froid elle t’a parlé encore. L’aube s’est levée, elle a contemplé le salon, un champ de bataille, bien qu’il n’y ait plus aucun combat à mener. Des malles ouvertes, les restes du diner sur la table, des cigarettes froides dans le cendrier, voilà à quoi ressemblait le dernier réveil à Oran. Elle a défait les lits, replié méthodiquement les draps, dans chaque pli enfouir un peu de douleur. Elle s’est laissée tomber sur une des lourdes chaises western. Elle a allumé une cigarette, nous — les enfants — étions silencieux et inertes, comme posés dans le décor. Mon oncle est arrivé, il a souri de biais en fronçant le nez, il m’a prise dans ses bras, m’a pincé la joue, il a poussé doucement les deux grands dans le couloir orange. Pierrot flottait derrière, depuis le seuil elle a jeté un dernier regard dans l’appartement, aplati sous la lumière du matin. Mon oncle a dit Il faut y aller maintenant. Dans le couloir, deux militaires attendaient, ils nous ont escorté jusqu’à Tafraoui. Sur le tarmac le Fokker était prêt à décoller, le cercueil avait été mis à bord avant notre arrivée, nous sommes montés dans l’avion pour  rejoindre Dar el Beida. Ça ne serait pas si simple alors de quitter Alger, il y avait encore bien des adieux à faire. On a fait déposer le cercueil devant l’entrée du bâtiment 4 de la cité où nous vivions encore quelques mois auparavant, les habitants ont pu te rendre un dernier hommage, ils ont pu nous regarder avec une sorte d’effroi, ils ont présenté à ma mère de sincères condoléances. Le jour tombait, nous sommes partis à l’aéroport, il n’y avait plus beaucoup de trafic à cette heure-là, c’était plutôt calme, c’était comme si un voile paisible adoucissait l’austérité du moment. Il fallait que ça dérape, il fallait une scène, de celles qu’on raconte longtemps après, une scène qui donnerait un peu plus d’épaisseur au départ. L’officier des frontières a affirmé que je ne quitterais pas le territoire parce que nous ne pouvions pas présenter l’autorisation paternelle. L’air s’est alourdi, une poudrière. Ma mère sentait sa gorge qui prenait feu, elle ne respirait plus que le brouillard de ses Kool menthol depuis l’accident. Mon oncle a pris la parole, la discussion tournait à l’absurde, l’officier ne voulait pas comprendre, tu n’avais évidemment pas pu remplir la fameuse autorisation paternelle puisque tu venais de t’écraser sur une colline, tu étais maintenant dans un cercueil, c’était pour cela que nous quittions l’Algérie. Après ce qui a semblé des heures pendant lesquelles je n’ai pas lâché le cou de mon oncle on a rejoint le tarmac où stationnait le DC 8 d’Air Afrique. J’ai quitté la ville par les airs, soulevée, arrachée du sol où je suis née, dont je ne garderai aucun souvenir. Se souvenir d’Alger ce serait l’inventer, son odeur de sable, sa douceur, sa côte caressée par la mer, la neige sur le Lalla Khedidja. Alger ne serait jamais plus qu’une promesse de voyage, une carte postale dont je m’éloignerai en rêve, par la mer, j’abandonnerai lentement les arcades du boulevard Che Guevara, la wilaya, la silhouette de Notre-Dame d’Afrique, les cubes blancs de la kasbah, les rêves de sable.

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

6 réflexions au sujet de “comanche #2”

  1. oui, le vide… et merci pour la distance – difficile, dire, bravo(et un détail : l’annonce par téléphone même si la tradition qui voulait que ce soit un personnage en uniforme qui vienne était sans doute pire)

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  2. Troublant ton histoire dans mon décor, résonance particulière des lieux qu’on connaît et qu’on revît sous les mots et les émotions des autres, surtout ce genre d’émotions-la…
    L’impression que le partage se fait encore plus intense.
    Merci

    Aimé par 1 personne

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