comanche #1

C’est un matin d’août au soleil chaud, dans le cimetière marin de San-Martino-Di Lota. Sous un bleu étincelant nous enterrons ma mère. Ma mère la louve. Elle qui a toujours voulu nous protéger. Elle l’orgueilleuse, elle qui avait frôlé la mort à douze ans, qui croyait deviner l’avenir dans les tâches d’encre, qui aimait les oiseaux même en cage, qu’on appelait Pierrot, qui fumait depuis toujours, qui aimait les courants d’air, qui a eu plusieurs vies — elle a arrêté de fumer, elle s’est murée dans une langue aphasique, elle a posé son regard dans le vide et elle a fermé les yeux. Depuis le cimetière les roches couvertes de chênaies et de maquis descendent vers la mer, plongent leurs verts moussus dans l’eau étincelante. La brume tiède posée sur l’horizon — le vaste ciel blanchi de soleil — le calme implacable après une nuit fébrile à répéter les funérailles, la route en lacets — la peur — le monde devant la grille d’entrée du cimetière — la peur — la marche lente entre les mausolées le cercueil glissé dans la pierre du caveau — la peur et pas même une poignée de terre à jeter. Devant moi le dernier visage de ma mère, le visage de ma mère les yeux fermés, le visage de ma mère la bouche ouverte avec les joues en dedans. Je me mords les joues, je ferme les yeux. Il y a des bouches serrées, des étreintes, des épaules trop hautes. J’ai mal au cœur. J’ai pensé on n’enterre pas les gens qu’on aime par cette chaleur et par ce bleu. J’ai pensé la mort va avec la pluie. Ahurie. Lourde. Il y a des fourmis qui grimpent dans ma tête. La chaleur se répand au-dessus de mes lèvres sèches, glisse sur mes pommettes, encercle mes yeux fermés. Il fait chaud mes dents claquent. Du fer dans la bouche. La famille, les amis trop nombreux. L’entêtement des immortelles. Je suffoque. Je me tourne vers le large, il y a la présence familière de l’île d’Elbe sa silhouette mauve nimbée de chaleur des perles de soleil à la surface de l’eau. Je crois que c’est à ce moment-là que je me suis souvenue que tu étais mort, et qu’avant de mourir tu avais été mon père. J’ai pensé Je suis orpheline, deux fois. C’est là, c’est sous la lumière impétueuse, dans le scintillement qui m’éblouit, rien qu’un mirage, un morceau de chagrin sans forme ni couleur, une odeur de pierre chaude portée par le vent léger, un fantôme invisible dans la touffeur d’août, c’est toi. J’ai pensé à ton enterrement, je crois qu’il pleuvait le jour de ton enterrement. J’ai commencé à me souvenir. Comment j’ai grandi avec la tendresse d’un autre. Comment j’ai décidé que tu n’étais pas aimable. Je me suis sentie coupable. J’ai voulu en savoir plus sur toi, ça tournait un peu en rond, mais tu devenais un mec sympa. Je ne sais pas par quel découragement, par quel désaveu, quelle peur j’ai renoncé, j’ai refermé la porte, je l’ai affirmé avec un aplomb qui me surprend tellement aujourd’hui. Heureusement tu avais glissé ton pied dans la porte.

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

5 réflexions au sujet de “comanche #1”

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