premier mai

Dar El Beïda, 1970

C’est le premier mai, ciel radieux. Je suis fébrile, comme chaque fois que je m’apprête à rencontrer quelqu’un qui t’a côtoyé, comme si j’allais passer un grand oral. Je dois retrouver Slimane, un de tes anciens élèves, pour un café à l’East Bunker, près de la Gare de l’Est, immanquable. C’est à cinq minutes de la maison mais je ne peux m’empêcher de partir en avance, il ne pourrait pourtant rien m’arriver, je n’ai qu’à longer le même trottoir depuis la porte cochère jusqu’à la brasserie. Je marche lentement sous une chaleur qu’on dirait d’été, ne trouve aucun attrait à cette portion de la rue du Faubourg Saint-Martin, hormis le magasin de vêtements professionnels Bragard, dans la vitrine les mannequins en tenue de service se préparent aux intrigues qu’ils joueront la nuit venue. Mon regard préfère l’autre côté de la rue, plonge sur les voies de chemin de fer de la Gare de l’Est, rêve de voyages. La terrasse de l’East Bunker est en plein soleil, j’hésite, ne sais pas où m’asseoir, incapable de choisir je décide de me poster devant, j’observe les allées et venues des familles à l’entrée du jardin des Récollets, j’entends la voix douce et lointaine d’une annonce de la SNCF, je guette Slimane, j’ai bien vu sa photo sur les réseaux, mais je crains de ne pas le reconnaître. Je le guette parmi les voyageurs qui sortent de la gare, parmi les anonymes qui remontent la rue du Faubourg Saint-Martin, je le guette dans l’autobus qui passe, sur l’écran de mon téléphone portable, je m’encombre de peurs inutiles, s’il avait loupé son train, s’il ne prenait pas la bonne sortie ? Le soleil accable le bitume, la ville me paraît soudain étrangement calme malgré la proximité de la gare, sous la lumière crue elle se désagrège, ses immeubles tremblent comme des cubes de sable en suspension. Enfin je reconnais Slimane, il marche rapidement, petit, svelte, le visage un peu crispé sous le soleil intense. Malgré la chaleur je frissonne, à peine mes épaules redressées il est devant moi, je croise son regard brun. D’une douceur inattendue. D’une étrange familiarité. L’air me manque. Aveuglée. Rompue. Se laisser glisser sur le sol. C’est toi qui me regardes ? Le temps s’est replié, tu es descendu du Comanche, tu me dis je suis là. Tout ce que j’ai enfoui, occulté, tout ce que j’ai dissimulé d’amour crie au dedans. Mais déjà Slimane m’embrasse chaleureusement, comme un de mes oncles corse, comme chacun de ces hommes qui surgissent de ton passé — j’aime la familiarité de ces embrassades.

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

2 réflexions au sujet de “premier mai”

  1. « j’aime la familiarité de ces embrassades »… pas droit aux embrassades mais j’aimais la façon dont les jeunes officiers retour en France et qui nous amenaient souvenirs de lui parlaient du mien
    (en retard pour penser et lire l’atelier Baudelaire, m’étais fixé d’y revenir ce soir… ai pris de l’avance de belle façon, merci

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